« JAN KARSKI », IMMERSION AU COEUR D’UN GENOCIDE SANS NOM

« Jan Karski (Mon nom est une fiction) », d’après le roman de Yannick Haenel , mise en scène et adaptation d’Arthur Nauzyciel ; TnBA du 25 au 28 avril 2018.

S’il est des œuvres douées du pouvoir de créer chez le regardant un retour sur images propre à révéler ce que la seule raison ne peut appréhender – son champ d’investigation étant là forclos vu l’impensable qu’en est le sujet – le roman de Yannick Haenel dont s’est saisi Arthur Nauzyciel pour remettre en jeu cette fiction d’une réalité déniée est à projeter au premier plan.

En effet en trois mouvements d’une grande intensité – d’abord les mots poignants que Karski a confiés à Claude Lanzmann pour Shoah et qu’Arthur Nauzyciel reproduit minutieusement sur le plateau ; puis une vidéo lancinante du plan du Ghetto de Varsovie projetée sur grand écran et servant de fond au récit historique porté jusqu’à nous par la voix off de Marthe Keller ; enfin le soliloque de Karski interprété par Laurent Poitrenaux au bord de l’apocalypse dans la somptueuse antichambre de l’Opéra de Varsovie – nous revivons le drame d’une humanité (la nôtre, celle dont nous sommes les héritiers et les nouveaux représentants) devenue irrésistiblement sourde sous l’effet de petits arrangements nécessaires, de commodités pragmatiques, et d’insensibilités face au sort réservé naguère aux Juifs d’Europe.

La surdité comme ruse pour ne pas entendre l’innommable… Pourtant, cet « impensable » a été nommé à plusieurs reprises par ce Polonais, grand bourgeois et catholique fervent, devenu à vingt-cinq ans résistant suite à son évasion du camp où il avait été fait prisonnier par les Allemands et les Russes, alliés en 1939 pour envahir son pays. Invité dès 1942 par deux leaders juifs à entrer clandestinement dans le Ghetto afin de recueillir de visu ce qui s’y passait, il tente de porter à la connaissance du gouvernement polonais en exil à Londres la réalité de l’extermination raisonnée des Juifs d’Europe, étayant son témoignage de microfilms transportés dans les manches de rasoirs. En vain. Il ne trouvera pas plus d’échos aux Etats-Unis quand il confiera en novembre 1943 à Roosevelt l’ampleur du génocide en cours.

Il est vrai que l’Europe d’alors avait d’autres sujets de préoccupation que celui des six millions de Juifs en voie d’extermination et que les Etats-Unis d’Amérique avaient pour leur part à gérer le souci qu’aurait entraîné l’exil massif sur leur territoire de tous les Juifs d’Europe, toute ressemblance avec une situation vécue actuellement, certes à une autre échelle, ne serait que fortuite même si les archéologues du temps futur en raclant les fonds de la Méditerranée et y trouvant un nombre de squelettes non négligeable pourraient s’interroger sur les raisons de l’hécatombe de peuples sub méditerranéens au début du IIIème millénaire. De là à passer aux pertes et profits de la guerre contre l’Allemagne nazie le génocide du peuple juif, il n’y avait qu’un pas à franchir. Le sort du Monde Libre valait bien l’impasse de ce qui se passait dans le Ghetto de Varsovie et dans un camp d’extermination quelque part en Pologne…

Sur fond d’un gigantesque visage de la statue de la Liberté, fleuron éclairé du Monde Libre, et d’un fond sonore reproduisant en contrepoint les bruits assourdissants de wagons filant sur des rails, une conversation en allemand yiddish se fait entendre. Le dispositif sur l’avant-scène découvre une caméra et un micro figurant ceux des entretiens réalisés par Claude Lanzmann pour son documentaire Shoah en 1985. Arthur Nauzyciel s’emploie avec une émotion difficilement retenue à reproduire les paroles de Jan Karski qui après s’être tu pendant plus de trente-cinq ans, faute de n’avoir pu être entendu, essaie de retourner en arrière… Sa voix s’étrangle, il sanglote, « non je ne retourne pas… », sa parole est brisée, il ne peut revenir en arrière, il ne veut pas que ses paroles l’exposent à l’objet de ce qu’il a vécu. Les deux leaders juifs lui confient qu’Hitler extermine les Juifs de Pologne et d’ailleurs. Il répète en boucle ce que les hommes lui ont dit, comme pour tenter de lui donner un sens. Tant qu’il n’avait pas vu, cela appartenait à la statistique. Il savait sans savoir. « Ce qui arrive aux Juifs est sans précédent », ont dit les deux hommes. Si lui ne témoigne pas, si les alliés ne réagissent pas, les Juifs seront tous exterminés. La conscience du monde est convoquée. Mais elle ne sera pas ébranlée, l’on sait que le monde n’a pas de conscience.

Après le message liminaire à transmettre aux Alliés – ne pas simplement vaincre l’Allemagne nazie mais s’engager à sauver ce qui reste des Juifs -, tandis que la caméra de Lanzmann s’avance dévoilant des tas de cuillères, des monceaux de chaussures, de cheveux emmêlés, Jan Karski s’entend confier le besoin impérieux d’armes à livrer pour que les Juifs du Ghetto puissent livrer combat. Mais le véritable message à transmettre est plus important encore… Les mots ce sera à lui de les inventer pour raconter… Et là la voix se précipite. Jan Karski se jette dans le récit de ce qu’il voit après avoir franchi le tunnel qui le conduit au cœur du Ghetto. Des corps nus dans la rue, des cadavres que l’on jette pour ne pas avoir à acquitter la taxe pour les morts. Partout des pleurs, la faim, et si des enfants jouent ce sont des morts sur pieds. Ce n’est pas l’humanité, c’est l’enfer de la puanteur, de l’agitation, de la folie. Des êtres humains qui ne sont plus en vie mais qui ne sont pas morts.

Et en clôture de cette première séquence, un numéro saisissant de claquettes interprété par Arthur Nauzyciel, comme pour relier l’histoire des Etats-Unis, leur pesant silence, la surdité sur laquelle Jan Karski s’est fracassé, avec les origines de cette danse inventée par les esclaves afin de tenter de communiquer entre eux.

Le deuxième volet se présente comme un long plan séquence du Ghetto de Varsovie filmé en boucle obsessionnelle alors qu’en voix off les événements historiques de l’itinéraire suivi par Jan Karski sont rappelés… Juin 1939 où il fut fait prisonnier par les Soviétiques avant d’être remis aux Allemands, sa première évasion, sa capture par la Gestapo, sa nouvelle évasion. Puis 1942 et ses missions de messager auprès du gouvernement polonais en exil à Londres : « Les Juifs sont sans défense face aux Allemands qui les exterminent comme des chiens. Les Alliés doivent intervenir d’urgence. Situation sans précédent dans l’histoire qui appelle une réponse sans précédent ». Jan Karski raconte l’horreur du Ghetto et celle du camp de concentration visité grâce à la complicité d’un gardien ukrainien. Les Juifs entassés à coups de crosse dans les wagons, les cadavres à l’arrivée au camp, autant de visions qui le hanteront toujours et qui ne seront pas plus entendues en 1943 lors de sa visite à Roosevelt. Ce n’est qu’en 1981, quatre ans avant la sortie de Shoah, que Jan Karski reprendra la parole pour dire le péché qui va désormais hanter l’Humanité, le crime perpétré sciemment par le Monde Libre, celui d’être resté silencieux, inerte, fasse au génocide des Juifs d’Europe.

Après le documentaire et l’Histoire, la fiction : entrer dans la tête de Jan Karski pour lui faire rejouer le maelström qui a agité son esprit sa vie durant. Dans le décor fastueux de l’antichambre de l’Opéra de Varsovie – on entend en bruit de fond les airs d’opéra de la représentation en cours – Laurent Poitrenaux interprète le résistant polonais avec une force expressionniste remarquable. Son corps devient celui de l’homme torturé de l’intérieur par l’impossibilité d’avoir pu faire entendre la barbarie dont il a été le témoin et dont il devait porter la connaissance aux Alliés afin que le Monde Libre ne laisse pas se dérouler l’horreur sans réagir. Son dos se courbe, ses épaules se rentrent, ses mains se tordent sous l’effet du fardeau monstrueux dont personne n’a voulu. « D’un côté l’extermination, de l’autre l’abandon. Depuis cinquante ans, le message des deux leaders juifs du Ghetto que j’entends répéter à mes oreilles. Chaque nuit j’ai rendez-vous avec mes fantômes sur le canapé. A Londres, à Washington, personne ne m’a cru. Comment un monde qui a laissé faire l’extermination des Juifs peut-il se dire vainqueur ? Il n’y a pas eu de vainqueurs, que des complices. Ils jouaient de l’ignorance car c’était de leur intérêt de ne pas savoir ».

Témoin de l’horreur et n’ayant pu en être le messager, il est condamné ad vitam aeternam à garder en lui l’indicible qui le hante jours et nuits. Et que cette fiction se déroule dans l’antichambre d’un Opéra, lieu aussi de la fiction, redouble l’incompréhension dont il eut à souffrir comme pour frapper définitivement du sceau fictionnel cette réalité reniée, déniée. Le sous-titre choisi par Arthur Nauzyciel rend à lui seul compte de ce négationnisme qu’il cristallise en rejetant dans l’irréalité la personne même du témoin, et ce sans qu’aucun « appel » ne soit possible : « Jan Karski (Mon nom est une fiction) ».

L’intervention d’une danseuse (celle qu’il épousa) clôt le triptyque dans un silence total mettant en abyme celui auquel le messager dut se heurter. Les mouvements à la fois gracieux et heurtés de la jeune femme reproduisent l’univers qui fut le sien : des élans d’amour et de pulsions vitales lui ayant permis de « sur-vivre » à l’impensable, des mouvements désarticulés comme autant d’échos de la désarticulation d’un langage condamné à rester lettre morte faute de n’avoir pu être entendu dans sa cohérence.

Au-delà de la polémique suscitée par Claude Lanzmann défendant son point de vue de documentariste de la Shoah, le très beau « roman » de Yannick Haenel – à prendre comme une fiction mettant en jeu le réel en transcendant sa réalité première -, écrit dans une langue au-dessus de tous soupçons, et la captivante adaptation théâtrale d’Arthur Nauzyciel (secondé par l’interprétation magnétique de Laurent Poitrenaux) projettent cette proposition au premier rang d’un théâtre bouleversant tant par sa qualité dramaturgique que par le questionnement qu’il induit.

En effet comment, à l’aune du silence coupable du Monde Libre concernant l’extermination de millions de Juifs d’Europe par Adolf Hitler au mitan des années quarante, peut-on de nos jours entendre le silence de ce même Monde Libre face au massacre délibéré de plusieurs centaines de Palestiniens par le gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou ? Ou encore, comment comprendre la surdité des gouvernements et des populations d’Europe face au sort réservé aux milliers de réfugiés engloutis dans la Méditerranée, la Mare Nostrum dont – non sans une certaine fierté – nous sommes les héritiers ? Le Monde du Silence n’en a pas fini avec ses immersions en eaux troubles.

Yves Kafka

Comments
One Response to “« JAN KARSKI », IMMERSION AU COEUR D’UN GENOCIDE SANS NOM”
  1. CultURIEUSE dit :

    Un spectacle nécessaire et poignant. Vu au théâtre de Vidy.

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