LE « NICHT SCHALFEN » D’ALAIN PLATEL FAIT UN MAHLE(U)R !

« Nicht Schlafen » – mise en scène et chorégraphie Alain Platel – TnBA, Bordeaux – du 25 au 27 avril 2018.

Le point commun entre les compositions musicales de Gustav Mahler, les terribles années de la Grande Guerre et le monde actuel selon Alain Platel, c’est que le chaos qui les traverse, si violent soit-il, est source d’énergie vitale. C’est lui en effet, ce maelström déstructurant, qui les « organise » en leur fournissant l’appui nécessaire pour qu’ils s’en servent comme tremplin, comme puissant repoussoir les propulsant vers une échappatoire répondant aux exigences impératives de tout organisme tentant de survivre aux conditions extrêmes. En effet de la boucherie des tranchées guerrières, de la violence des rapports sociaux en milieu ordinaire, naît des mouvements éclatés, des confrontations brutales, des tensions déchirantes, débouchant sur la création de nouveaux équilibres soutenus par une musique hybride composée d’extraits de symphonies mahlériennes « pour un monde brisé », entrecroisés eux-mêmes de traditions polyphoniques issues de la musique africaine.

Sur le plateau, la sculpture expressionniste de trois chevaux monumentaux enchevêtrés les uns aux autres et gisant sur le flanc – œuvre de la plasticienne Berlinde De Bruyckere – semble être posée là pour réveiller nos consciences endormies, rappel subliminal du titre allemand – nicht schlafen – « ne pas dormir ». En faisant ainsi écho aux bêtes éventrées lors des charges de boucherie héroïque de la cavalerie de la première guerre, l’installation sculpturale réifie la violence guerrière des hommes se détachant sur fond d’une gigantesque toile marronnasse trouée – comme l’Histoire peut l’être – par les effractions de la bestialité pointant son nez sous le vernis culturel policé tendu au regard. Autour de ce « des-corps » porteur d’une inquiétante étrangeté – la mort est là qui rôde – neuf danseurs, huit hommes et une femme, vont se confronter les uns aux autres, sous forme de duos à fleur de peau ou de groupe compact, dans un chaos apparemment inorganisé loin de toute synchronisation esthétisante. En effet pour dire l’extrême violence des rapports en milieux humains, Alain Platel ne pouvait décemment choisir l’harmonie d’une chorégraphie huilée, seule l’énergie désordonnée de contacts abrupts, de corps à corps primitifs, était « de nature » à exprimer l’instinct de (sur)vie à l’œuvre.

Un premier tableau exhibe les danseurs se jetant les uns sur les autres, gestes tourmentés, désarticulés, accompagnés de hurlements inarticulés. Avec une avidité carnassière, ils s’arrachent leurs vêtements, les mettent en lambeaux, corps que l’on dépèce à l’envi, ils s’étranglent, se retrouvent à demi-nus, plaqués au sol, haletants. Retour au calme, les duos se rassemblent pour faire chœur et la horde sauvage semble – un instant – avoir trouvé son point d’équilibre dans une communion collective apaisée. Les mouvements de la symphonie mahlérienne épousent les pauses et accès frénétiques des danseurs qui, imperceptiblement, jouent avec eux pour soutenir leurs improvisations spontanées. Des chants africains rituels viennent s’inviter en contrepoint des adagios de Mahler, créant ainsi une symbiose musicale organique mettant en abyme la synthèse des corps réunis dans la même liturgie païenne.

A nouveau le vent se lève, les airs de Mahler s’enflamment, les duos se reforment, l’un chevauche l’autre, la monture devient rétive sous les coups de son cavalier. Les affrontements sans merci reprennent, morsures à l’épaule, ahanements d’effroi, coups mortels portés au perdant. Et de ce chaos dantesque, la vie finit par émerger.

Vient le temps des improvisations finales où les danseurs, affranchis, donnent libre cours à leur imaginaire délivré des contraintes d’affrontement. Dans ce désir de conquête de liberté à recouvrer, des gestes surgiront pour dire l’ivresse qui les gagne. Certaines de ces postures pourront alors apparaître non « indis-pensables », comme celle d’un salut hitlérien juste esquissé la seconde main dans le caleçon, ou le caleçon tombé sur les chevilles d’un autre dressé face aux chevaux, ou encore les braillements d’un troisième entouré aussitôt de ses acolytes devenus complices, mais peu importe la nature de ces épiphénomènes, l’essentiel est l’effusion de liberté palpable qui les motive. Avant que le silence et le noir ne se fassent, les danseurs auront au préalable fait tomber le quatrième mur en s’invitant dans la salle, créant ainsi une complicité organique avec le public.

Née de ces corps à corps puissants, alternant des duos d’imbrication de gestes très soignés et des rencontres chorales à la puissance déchaînée, la violence des échanges en milieu urbain a quelque chose à voir avec celle de la horde sauvage où vivre suppose d’abord la capacité à affronter l’autre, celui qui oppose à notre liberté la sienne. Jusqu’à ce que la découverte d’un modus vivendi offre à chacun la liberté qui lui manquait. Esthétiquement, musicalement, et philosophiquement enivrant, le parcours en immersion dans la « chorégraphie » d’Alain Platel procure des sensations vives qui « dé-rangent » salutairement en bousculant les lignes conventionnelles. Leurs ondes résonnent bien après leur émission pour faire entendre une quête d’absolu ne pouvant laisser intact quiconque s’est hasardé là, sur les rivages du plateau-monde des Ballets C de la B peuplé de créatures indomptées.

Yves Kafka

Photos Cyrille Guir, Chris Van der Burght

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