ENTRETIEN. « ARCTIQUE », ANNE-CECILE VANDALEM, AUTRICE AVANT TOUT !

72e FESTIVAL D’AVIGNON. Entretien avec Anne-Cécile Vandalem – « ARCTIQUE » – Une création de Anne-Cécile Vandalem / Das Fräulein Kompanie – 18-24 juillet à 18h – La Fabrica – relâche le 21.

Autrice, avant tout !

Les Festivaliers ont découvert Anne-Cécile Vandalem il y a deux ans maintenant à Avignon avec Tristesses, une fiction éminemment politique, sous une forme qui allie texte et vidéo mais à un point de perfection rarement atteint qui a fait de ce spectacle un des moments forts du Festival d’Avignon. Elle revient avec un thriller climato-politique qui nous fait prendre conscience d’une situation très préoccupante dans l’Arctique, singulièrement au Groenland où se passe l’essentiel de l’action. Ce grand Nord, région du monde qui a toujours intrigué l’autrice et qui suggère aussi au spectateur, peu familiarisé avec cet endroit, souvent synonyme d’un espace encore immaculé et pur, qu’il est au cœur d’un enjeu mondial et le berceau de tous les conflits mondiaux de ces prochaines années.

Inferno : Comme pour « Tristesses », ce spectacle est-il basé sur le même processus de fiction voire d’anticipation ?

Anne-Cécile Vandalem : Oui, tout à fait. C’est un peu ma façon de travailler. Il y a d’abord un long temps de documentation. Je pars toujours de faits réels, de l’observation de situations. C’est vraiment la réalité actuelle et projetée des enjeux, en l’occurrence ceux liés à l’Arctique et plus précisément du Groenland. Passé cette étape de documentation, de recherche, il y a un moment où je mets tout cela de côté. Je pars de mes observations pour extrapoler. Je pars d’une hypothèse qui devient mon histoire. Elle est totalement fictive, subjective. Elle trouve mieux de fait sa place dans l’anticipation parce que je ne raconte pas un état mais je pars d’un état pour dire ce que ça pourrait devenir… et dans ce spectacle, j’ai essayé d’alerter sur ce qui pourrait advenir là-bas dans les prochaines années.

Vous dites aussi « thriller politique », ce travail est-il plus politique que « Tristesses » ?

Anne-Cécile Vandalem : Non, je ne pense pas. Le politique et la politique s’y retrouvent et s’y mélangent, comme dans « Tristesses »… Il y a, dans « Arctique », des personnages centraux de l’histoire qui sont, « des politiques » et d’autres qui agissent au nom « du politique ». Même si l’histoire se passe en 2025, l’intrigue prend racine en 2015, lorsqu’un navire de croisière (qui est le lieu central de l’action) est victime d’un attentat le soir de son inauguration. Cet accident sera rapidement attribué à un groupement écologiste extrémiste ayant agi pour dénoncer les manœuvres de la première ministre en place qui a concédé des territoires du Groenland à des entreprises privées. Cet accident aura des répercussions directes sur les personnages de l’histoire et le traumatisme qui cristallisera à cet endroit les poussera, dix ans plus tard à embarquer à nouveau à bord du navire. C’est le noeud qui sous-tend « Arctique » avec, à l’intérieur de ça, une petite histoire, plus personnelle, mais dont je parlerai pas plus…

Dans ce travail singulier, ce glissement entre la fiction et la réalité, quelle est la position du spectateur, finalement au moment du processus de travail ?

Anne-Cécile Vandalem : Ici encore, je lui donne une position centrale, cela se comprend notamment dans la dernière phrase du spectacle que je ne vais évidemment pas vous révéler… Pour autant qu’il ne soit pas un spécialiste du sujet, le spectateur vit ce que j’ai vécu moi avant de commencer le travail : il ne sait rien et il va apprendre ce que j’ai découvert… Par exemple, avant de partir au Groenland je n’avais pas idée de ce qui se passait là-bas et dans toute la zone Arctique et des répercussions que cela aura pour le monde dans les prochaines années et pas seulement à cause du réchauffement climatique mais à cause de la manière dont les plus grandes puissances sont en train de se distribuer les dernières ressources naturelles de cette région qui sont, paradoxe, rendues accessibles grâce à ce réchauffement climatique ! J’essaie de lui faire prendre conscience de tout cela mais je ne fais pas pour autant du théâtre documentaire. C’est un mélange très particulier de réel et de fiction.. Je raconte une histoire qui n’est pas vraiment réelle, mais qui en contient les mêmes matériaux.

Vous êtes une sorte de lanceuse d’alerte avec vos spectacles, non ?

Anne-Cécile Vandalem : Peut-être, oui…Mais pas uniquement.

Vous dites que vos histoires ne se terminent jamais bien, or pour bien les comprendre, elles dévoilent un peu, in fine, une fin qui pourrait être un happy end…

Anne-Cécile Vandalem : Vous trouvez ? Peut-être… Dans tous les cas, la question finale est toujours remise entre les mains du spectateur et tout reste à faire. C’est peut-être comme lorsqu’on se réveille d’un mauvais rêve et que l’on se dit, heureusement ce n’est pas vraiment arrivé. Ici, ça n’est pas – complétement – arrivé, mais, si l’on ne prend pas garde, si on laisse faire les choses, alors ça risque d’advenir…

Donc, en réalité, vos histoires se terminent toujours bien !

Anne-Cécile Vandalem : Je ne sais pas. Tout reste ouvert…. Et peu importe finalement que les choses se soient ou ne se soient pas vraiment passées… L’important c’est que le spectateur y ait cru, l’ait acceptée comme une chose probable, et donc potentiellement à venir… Et ça, ce n’est pas complètement rassurant… Car c’est probablement ce qui risque de se passer dans un futur relativement proche. La bonne nouvelle, c’est que tout est encore à faire ! Il nous reste encore quelques années pour agir avant 2025, date où se situe l’action d’ « Arctique ».

Est-ce que vous imaginez vos spectacles, vos textes transmissibles à d’autres compagnies, metteurs en scène, troupes ?

Anne-Cécile Vandalem : C’est une question qu’on me pose souvent et à laquelle je n’ai pas de réponse encore. Je n’ai jamais interdit qu’on remonte mes spectacles. Cela me semblerait compliqué car ils sont un tout et j’ai du mal à imaginer le texte sans la mise en scène, la musique originale ou le dispositif technique et scénographique, les acteurs… tout est construit comme un ensemble… du coup j’ai plutôt du mal à l’imaginer…

Et un scénario de film alors…

Anne-Cécile Vandalem : Je travaille actuellement à un projet de cinéma, oui… Mais parfois je me demande si je prendrais autant de plaisir qu’au théâtre en travaillant tous les éléments sans cet espace-temps du direct, qu’est la scène.

Cette année, le Festival d’Avignon a décidé de travailler sur le thème du genre, est-ce un thème qui résonne en vous ?

Anne-Cécile Vandalem : Ce sujet me mobilise énormément, oui, mais « Arctique » n’a pas grand chose à voir avec cette question… que ça soit clair… Même si la question des minorités s’y retrouve. Mais j’observe que les gens (et surtout les femmes) sont très peu conscients que l’on est en train de perdre le peu d’acquis, de libertés que nous avions… par exemple, à la vitesse avec laquelle les choses régressent, la question de la parité doit être imposée, ce n’est pas quelque chose qu’on gagnera avec le temps, naturellement…

Ce serait un sujet pour un prochain spectacle, cette question du genre ?

Anne-Cécile Vandalem : Pas pour l’instant. Je crois que c’est trop proche de moi. Non ce n’est pas un sujet sur lequel j’arrive à travailler maintenant.

Propos recueillis par Emmanuel Serafini

Photos C. Engels, DR

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