JAN FABRE, « LA GÉNEROSITÉ DE DORCAS » : L’INSOUPÇONNABLE BÉATITUDE DE L’ÊTRE

« La Générosité de Dorcas » conception, mise en scène, scénographie et costume Jan Fabre, création musicale Dag Taeldeman, interprète Matteo Sedda, TnBA les 19 et 20 octobre dans le cadre du Festival des Arts de Bordeaux Métropole ( FAB 5 – 24 octobre), en coréalisation avec L’Opéra National de Bordeaux et Le Carré-Colonnes, production Troubleyn/ Jan Fabre.

L’insoupçonnable béatitude de l’être.  

Etre ou n’être pas touché par la Grâce ne se décrète pas mais résulte de l’effet de la volonté divine qui transcende l’homme élu pour lui ouvrir les chemins de l’espérance dans un monde en proie aux barbaries en chaîne. Amen… Si l’on en croit les écritures saintes, ce message biblique incarné par Dorcas, disciple féminine de J-C ressuscitée du Royaume des Morts pour assister le maître en croix, a touché l’iconoclaste Jan Fabre qui nous présente là, interprété par l’un de ses danseurs fétiches, Matteo Sedda, son deuxième solo dans le cadre du Festival des Arts de Bordeaux (FAB).

Sur le grand plateau de la salle Vitez du TnBA, des filins de laine incandescents multicolores, prolongés par des aiguilles, pendent fabuleusement des cieux découpant sur fond noir le danseur tout de noir vêtu, si ce n’est les chaussettes et les gants blancs ainsi que la lèvre inférieure rehaussée par un trait blanc. La magie visuelle de cette saisissante scénographie renvoie pleinement aux dons de plasticien du chorégraphe flamand. Dans le droit fil de cet environnement visuel propre à séduire le dernier des impies, la musique hypnotique créée par tambours, guitares basses et voix mises en écho que l’on doit à Dag Taeldeman, prédestine à accueillir en nous l’étonnant performer italien traversé de transes perpétuelles et souvent proche de l’extase.

L’on connaît la prédilection de Jan Fabre pour des interprètes hors norme qu’il inclut intégralement dans ses propositions en en faisant « les élus » de ses solos. Annabelle Chambon avec « Preparatio Mortis » et Cédric Charron avec « Attends, attends, attends… (pour mon père) », tous deux omniprésents dans « Belgian rules – Belgium rules » au Carré des Jalles, sont de ceux-là. Comme si le rapport qu’il entretenait avec la personnalité spécifique de l’interprète était à l’origine de la matière vivante de sa création. Présentement son « guerrier de beauté », Matteo Sedda, illuminé par une foi intérieure laïque qui le transcende d’un bout à l’autre (jusques et y compris dans les salutations où il ne se départit aucunement de son sourire béat) crève la scène de sa présence ardente, s’abandonnant sensuellement aux ondes de la musique dont les accents paroxystiques l’animent en le faisant danser à leur cadence.

Ainsi arrachant un à un les brins de laine, il joue avec eux au rythme de la musique – qui s’apaise, s’emballe, devient répétitive et syncopée – pour les planter à l’aide de l’aiguille dans ses effets personnels dont il se défait progressivement. Ce faisant, pelant comme un oignon les différentes couches de ses vêtements, il les dépose solennellement en bord de scène pour en faire don religieusement à l’assemblée réunie dans le transept. Chaque pièce de son habillement orné de brins de laine est offert à la foule de fidèles pressés à ses pieds comme s’il s’agissait de reliques précieuses ravissant le donateur de joie pure… Sa générosité d’ailleurs est telle, qu’il se retrouve in fine le sexe nu, entièrement dépouillé de sa vêture, sous l’effet d’un don total de soi avant que la chute ne le béatifie à jamais.

Scénographie, musique, chorégraphie et interprétation impeccables… Cependant – et c’est là où l’on retrouve la nature imprévisible et discriminatoire de la Grâce – si de très nombreux spectateurs ont « adoré » cette performance extatique allant jusqu’à la communion avec son interprète, d’autres, moins touchés par la ferveur divine, fût-elle laïque, et tout en appréciant la valeur esthétique de la proposition, n’ont pu s’abandonner à la même extase, moins « saisis » par l’insoupçonnable légèreté de la béatitude qui n’a pas voulu d’eux.

Yves Kafka

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN