« TOUS DES OISEAUX », ENVOL AU-DESSUS DES FRONTIERES

« Tous des oiseaux », texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, TnBA du 14 au 18 février, création au Théâtre de La Colline le 17 novembre 2017, texte publié aux éditions Leméac / Actes Sud-Papiers.

Elle, c’est Wahida, (belle et intelligente) américaine arabe rencontrée dans la bibliothèque universitaire de Columbia à New-York où elle travaille à sa thèse consacrée à un diplomate marocain du XVIème siècle enlevé et offert au pape Léon X dans le but de servir le christianisme. Lui, c’est Eitan, (pas beau mais fort entreprenant) allemand juif qui tombe éperdument amoureux, et réciproquement, de la première. Mais par la suite Eitan, dont la curiosité scientifique n’a que faire des frontières, sera amené à analyser l’ADN de ses propres parents établis à Berlin et découvrira à cette occasion un terrible secret familial. Accompagné de Wahida, il se rendre en Israël, terre de ses aïeux, pour rencontrer Leah sa grand-mère afin de lui poser « la question » des origines. Et c’est là, dans ce pays construit de toutes pièces par la mauvaise conscience mondiale au lendemain du génocide princeps, que va se jouer le drame percutant de plein fouet les fragiles amours humaines.

Wajdi Mouawad n’a de cesse de mêler les histoires intimes à la grande Histoire, leur offrant une mise en abyme qui les rend à leur tour mythiques. Après la trilogie « Le sang des promesses » – « Littoral, Incendies et Forêts » -, après « Des Femmes » – « Trachiniennes, Antigone, Electre » -d’après Sophocle, il offre en 2017 pour son arrivée à la direction de La Colline un moment de théâtre exceptionnel qui ne déroge aucunement ni à l’inspiration des œuvres précédentes, ni aux exigences artistiques – écriture, mise en jeu, scénographie, éclairages, musiques et interprétation – qui sont au cœur même de son infatigable travail d’homme de théâtre hors norme. Il est vrai que, lorsque l’on est né au Liban en 1968 – au lendemain de la guerre des Six Jours entre Arabes et Israéliens -, que l’on découvre la France à l’adolescence avant de s’établir adulte au Québec, pour revenir ensuite s’installer dans l’Hexagone, on bénéficie d’une matrice particulière pour traiter de manière récurrente les mêmes questions jamais résolues des identités confondues, au croisement de son histoire sensible.

« Faut-il à ce point s’attacher à nos identités perdues ? Qu’est-ce qu’une vie entre deux mondes ? Qu’est-ce qu’un migrant ? Qu’est-ce qu’un réfugié ? Qu’est-ce qu’un mutant ? » répond Wahida, énonçant l’objet de sa thèse pour laquelle elle est venue rencontrer à Jérusalem un éminent spécialiste de littérature arabe ancienne, à la jeune soldate israélienne Eden lui faisant subir un interrogatoire en règle, mais semblant in fine plus séduite par le corps parfait de la coupable potentielle qu’elle représente pour son pays – elle est américaine et arabe – que par le corpus universitaire de l’étudiante. Construit comme un puzzle faisant éclater la trame linéaire des événements, on apprendra que cet interrogatoire leur a sauvé la vie, à elle et à Eitan, leur évitant de sauter ce jour avec le bus victime de l’attentat meurtrier du pont Allenby reliant Israël et la Jordanie. Eitan lui n’en sortira pas indemne : profondément commotionné, il est dans un coma profond, entre vie et mort.

Et c’est à la faveur de cette circonstance « historique » que va se rejouer le passé de chacun avec comme point d’orgue la recherche éperdue d’une vérité « impensable » – à découvrir ou à dire – pour Eitan (le fils), David, Norah (ses parents), Leah, Etgar (ses grands-parents), sans oublier l’Arabe amoureuse Wahida : comment peut-on vivre si l’on est né sous les auspices d’un mensonge fondateur ? De New York où Eitan a invité sa famille à partager le Seder, ce repas de la Pâque juive, afin de lui présenter l’objet des Mille et une nuits de son désir, de la salle de l’hôpital israélien où, sous un encéphalogramme oscillant, repose maintenant Eitan à qui Etgar et Léah (qui se retrouvent là après trente-cinq années de séparation ) vont sans trop savoir s’il l’entend raconter le mystère de la « naissance » de son père David, ou encore à l’intrusion de Wahida dans l’appartement de Léah à Jérusalem à qui elle réclame à cor et à cris la Vérité, la machine dramaturgique va s’emballer confrontant chacun à deux problèmes concomitants : la nature de cette Vérité identitaire à assumer et la façon de la délivrer cette Vérité inentendable. En effet, comme le fait dire Wajdi Mouawad à Norah, « ce n’est pas la vérité qui crève les yeux d’Œdipe mais la vitesse avec laquelle il la reçoit, ce n’est pas le mur qui tue le coureur automobile mais la vitesse avec laquelle il s’y fracasse ».

La question des identités restant – cependant – « essentielle ». Sur fond de la culpabilité inhérente aux survivants de la Shoah, David refuse toute idée de mansuétude vis-à-vis de celle qui est désignée de tout temps comme l’ennemie potentielle. Seul le rejet de cette alliance « contre nature » est de mise à ses yeux, tant le risque de faire disparaître à nouveau l’identité juive est patent. Mais Norah, se souvenant de l’expérience décalée qui fut la sienne en RDA lorsqu’au nom du communisme sacré son père lui réclamait lui aussi obéissance et silence sur ses origines juives, s’écrie en contrepoint : « L’identité du groupe ! C’est ça le mal, la misère des humains ! ». La recherche identitaire serait-elle alors un mal récurrent qui dresse les peuples les uns contre les autres au lieu de prôner l’alliance (comme le dit Eden : « Nous sommes tous les endeuillés d’un même rêve perdu (…) celui de vivre ensemble entre ciel et mer, d’inviter les dieux pour fêter les noces d’Eitan et Wahida avant de bâtir une ville commune aux portes toujours ouvertes à nos deux horizons ») ? Ou devrait-elle être le passage obligé vers la « re-connaissance » d’une origine sans laquelle on ne peut advenir à soi-même pour pouvoir ensuite s’ouvrir aux autres ?

Si Wahida, en renouant avec ses appartenances originelles au lieu de vouloir s’en abstraire, fera de cette expérience, aussi douloureuse que fondatrice (« L’attentat a tout fracassé et les miroirs se sont cassés, ce qui reste est aussi simple qu’insupportable : Je suis Arabe »), une étape de sa reconstruction identitaire, pour David, à qui on a volé sa vérité d’enfant, à qui on a continué à la voler de son vivant en lui cachant le mystère de ses origines, ce sera sans doute sans effet… En effet même si la très belle fable métaphorique de l’Oiseau amphibie – faisant suite à l’Oiseau de beauté, à l’Oiseau du hasard, et à l’Oiseau du malheur – prise en charge par Wazzân sorti tout droit de la thèse de Wahida pour lui parler, pourrait réconcilier les deux parts à jamais opposées de lui-même au moment où la mort est en train de le saisir, le message arrive sans doute un peu tardivement pour avoir cet effet. « Si belle que soit ton histoire, c’est une histoire pour soulager les vivants. Pour celui qui meurt, rien n’est réparé », répond-il au sage marocain du XVIème siècle.

Ainsi jusqu’au terme de ce parcours captivant, en refusant le happy end lénifiant, Wajdi Mouawad fait montre d’une lucidité aiguisée sur les questions essentielles des origines, des identités et des combats identitaires meurtriers qu’elles génèrent. Chez lui, aucune concession à la facilité démagogique d’une quelconque résilience onctueuse qui viendrait comme par miracle réparer dans l’après coup les dégâts collatéraux causés par l’aveuglement des hommes (au « Tout ne peut pas être réussi » de Wazzân, David, enfin éclairé, répond : « Toute vie est peut-être fondée sur une erreur. Même si je ne pars pas en paix, qu’au moins ces derniers pas soient à moi »), mais l’ouverture sur une promesse à réaliser : celle de ne jamais se consoler de cette barbarie qui déchire deux peuples.

De même l’humour acide creuse les paroles pour les faire entendre dans leur radicalité politiquement incorrecte. Ainsi Leah, l’inénarrable grand-mère Juive qui réplique sur un ton badin à sa belle- fille Norah, juive allemande : « J’ai une haine profonde pour tout ce qui est allemand. Voitures, langue, gaz, trains et savons », et qui, après avoir rappelé le cauchemar des adolescents enlacés, une Juive de Tel-Aviv et un Palestinien de Bethléem s’étant naguère fait exploser parce que leur famille interdisait leur passion, lâche comme soulagée en parlant de l’attentat présent risquant coûter la vie de son petit-fils : « Enfin un attentat vintage, où les Juifs pensent que ce sont les Arabes et les Arabes, les colons ». La même, alors que le sujet brûlant concernant les origines de David vient d’être abordé, banalise la conversation : « On parle du mariage [entre Eitan et Wahida] mais on n’arrive pas à décider du menu, kasher ou halal ». Quant à Norah, psychanalyste, elle répond au téléphone à l’un de ses patients de Berlin dont les tableaux se vendent sur « l’idée performative » de sa production personnelle de spermatozoïdes qui en constituent le liant, que, ne faisant pas « de miniatures », il doit accepter l’idée qu’« un test génétique » pour prouver l’entière paternité de l’œuvre créée n’a rien de scandaleux en soi, et elle ajoute : « c’est post-moderne, c’est contemporain ».

Quant à la scénographie épurée comme les tableaux de peintres contemporains, les lumières et musiques enivrantes contrastant avec les bruits assourdissants des avions volant bas sur Jérusalem, l’interprétation au-dessus de tous soupçons tant l’énergie du groupe des neuf acteurs parlant indistinctement quatre langues (français, anglais, allemand et yiddish) confond le peuple de Babel en une seule et même voix, elles concourent à créer cette forme en tous points remarquable qu’est « Tous des oiseaux ». Et si on ajoute à ce tableau la présence de l’humour libre et décapant sans lequel l’existence ne pourrait se vivre, on se dit que l’on touche là à la quintessence du théâtre.

Yves Kafka

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