RUDY RICCIOTTI, « L’EXIL DE LA BEAUTE »

Agence_Rudy_Ricciotti-2030

PARUTION. Rudy Ricciotti « L’exil de la beauté », éditions Textuel, 2019

Je ne vois pas d’autre façon de rendre compte de ce livre truculent, passionné, en un mot VIVANT que d’en citer un extrait qui à mon sens consonne avec la réflexion que je mène ici depuis 2014. Ainsi, me sens-je, par les voies de l’esprit, moins seul. Ô combien moins seul que je ne me suis senti cet après-midi, en cette journée caniculaire, venant naïvement chercher de la compagnie auprès des oeuvres de Matthieu Mercier au Frac Normandie Caen, un pur produit des écoles d’art telles qu’elles se sont mises à exister à la fin des années 90 qui a ses entrées dans cet établissement depuis fort longtemps. Sa dissection conceptuelle du cadavre d’un inévitable Marcel Duchamp, d’un Marcel Duchamp tellement téléphoné m’a glacé, mais pas dans le bon sens, certainement pas agréablement. Soudain j’ai pris conscience que ce lieu, et sans doute est-ce le cas de la plupart des frac de France, était devenu une sorte de mausolée, que ce genre de lieu où peut-être, un jour, autrefois, il y a eu de la vie était devenu un héritage embarrassant du XXe siècle.

Alors, vous me direz, l’architecte du nouveau Frac qui a ouvert ses portes en mars dernier est précisément… Rudy Ricciotti lui-même. Sans doute l’homme n’a-t-il pas peur de ses contradictions.

« J’ai pris goût à rechercher avec persévérance la beauté qui émancipe, à prendre le risque de me fourvoyer, d’être piégé par un excès de confiance ou par inattention. C’est une démarche individuelle. Elle récuse la désillusion esthétique totale en cours dans les milieux culturels, ce mouvement mélancolique de la pensée reléguant l’imaginaire dans le fourgon à bagage, avec les blessés et le courrier postal […], quand ce n’est pas directement au cimetière où l’affaire se termine. Il faut dire que le discours de la modernité sur les avant-gardes, que j’entends depuis des années, a mystifié pas mal de monde avec ses promesses de rupture et de lendemain affranchi de l’histoire. Peu d’artistes se sont rendu compte qu’on leur faisait les poches en leur expliquant qu’ils devaient se libérer des formes et des pratiques du passé. Largués en rase campagne, dépossédés de leur faculté à reconnaître les témoignages porteurs de beauté, à les travailler à leur façon, avec leurs outils, leur connaissance, et à les transmettre à leur tour, ils n’allaient pas aller bien loin. Et ce fut un vrai massacre, ce hold-up de l’art et de ses illusions modernes. Un crime stupide pour bon nombre de créateurs qui y participèrent de crainte de ne pas être tendance. Se fourvoyer dans la production d’ornements désenchantés ne leur a finalement pas réussi. Le public visite leurs œuvres avec le mode d’emploi à la main, pour les plus célèbres d’entre eux, à l’occasion d’une exposition, pour se distraire, absolument ignorant de tout ce qui n’est pas expliqué sur la notice. La curiosité ne va pas plus loin que la satisfaction de se tenir au courant. On ne sait jamais, des fois que les œuvres vues deviennent des chefs-d’oeuvre pour l’histoire de l’art, ils pourront toujours dire qu’ils y étaient. » (pp. 14-15)

Yann Ricordel

rudy

Image : Le Frac Normandie, architecte Rudy Ricciotti – copyright Agence Rudy Ricciotti 2019

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