PORTRAIT : EMERIC LHUISSET, UN ARTISTE DEPLOYÉ

emeric lhuisset 1

PORTRAIT. Emeric Lhuisset, un artiste déployé. 

Bulutlar konusabilseydi. Ou quand les nuages parleront.

Il vous reçoit dans son atelier au deuxième étage d’une petite rue qui monte, dans l’est Parisien.

Le regard d’Emeric Lhuisset est d’une belle intensité, lumineux, vert clair ourlé de brun, vous prenant bien en face, c’est son outil principal, il faut se le rappeler car Emeric Lhuisset est photographe, plasticien et géopolitologue.

Depuis une quinzaine d’années, il observe les situations conflictuelles du globe, et va œuvrer là où il sent que son travail d’artiste peut avoir du sens.

Il est parti au Moyen Orient il y a une dizaine d’années aux frontières sensibles de l’Irak et de la Turquie et de l’Iran sans rien d’autre que son appareil photo et trois sous en poche, à la rencontre les combattants Kurdes qui sont devenus ses amis pour certains, en prenant la Turquie comme base arrière pour se reposer des incursions dans les zones de conflit.

Il a donc vu le régime d’Erdogan se durcir jusqu’à la dictature, il a vu la façon dont les Kurdes et leur culture sont par ce même régime, délibérément rayés de la carte, éradiqués du monde, jusqu’à leurs habitudes vestimentaires.

Pour redonner couleurs, honneur et dignité aux guerriers et guerrières kurdes, qui sont des héros modernes, il leur a demandé de poser en habits de combattants en s’inspirant des poses de tableaux de peintres pompiers du Petit Palais, Delacroix et autres immortalisateurs des guerres de Napoléon.

Les cliches aux tonalites crépusculaires où les combattants en habits de lumière tombent le torse bombé, les uns soutenant les autres, dans une théâtralité bouleversante, interpellent, interrogent, restent gravés dans les mémoires, et donnent à ces combattants martyrs toute la dimension de courage et de respect qui leur est due.

Mais Emeric Lhuisset ne s’arrête pas là : en plus, il a beaucoup de cordes à son arc pour exprimer sa pensée, pour communiquer, dénoncer, faire comprendre, c’est le rôle d’artiste qu’il s’est assigné, auquel il donne ses lettres de noblesse. Avec ce à quoi il avait assisté, Il se devait de réaliser quelque chose sur la Turquie et ses frontières, où des choses terribles se passent dans un silence assourdissant.

Pour ce projet-là, il fallait une personne qui comprenne bien son sujet et sache le transmettre dans sa globalité et veuille le faire ressentir de manière efficace et non conventionnelle.

A Arles, l’exposition qu’il a montée en tant que lauréat de la fondation BMW s’appelle « Si les nuages pouvaient parler ».

Cette exposition dénonce, aux frontières de la Turquie, une censure sans précédent, une répression sanglante, dans les villes, des quartiers entiers et leurs habitants réduits en miettes.

Emeric Lhuisset n’aime pas le sang, ne cherche pas les images de fusillades, ne touchera pas son prochain par des images réalistes mortifères, mais bien plutôt en essayant d’approcher au plus près ce qui ne se raconte pas, ne se montre pas, ne peut pas se voir.

A Arles, cet été, spectateur, tu aurais vu sur les murs des plans-masse des villes évidés, montrant les zones où plus rien n’existe, ni hommes, ni immeubles, ni places.

Tu aurais été précipité sur les routes, à l’arrivée des villes assiégées, à l’extrême limite autorisée du check-point, entendu une voix douce relater de façon directe son histoire, la façon dont elle a été assiégée, défendue, abandonnée ou massacrée au cours de la dernière décennie, du dernier siècle, après quoi tu aurais imaginé la suite.

Tu aurais donc été jusqu’à l’extrême limite mais n’aurais point pénétré, car personne ne sait ce qui s’est passé là exactement, à moins d’y avoir participé.

En sortant tu aurais pu admirer et peut être acheter un joli pantalon bouffant kurde en tissu épais qui est devenu le symbole de la révolte kurde, porté par les hommes comme par les femmes, et maintenant interdit en Turquie, tu aurais pu aussi repartir avec un journal rempli de jolies photos de nuages et de ciel bleu, ce sont les cieux des villes martyres, des cieux qui eux ont été témoins des exactions commises : des centaines de milliers de morts ou déplacés, des quartiers entièrement détruits, des vies balayées.

Tu aurais pu encore remarquer que la fondation BMW a apposé un petit panneau, mentionnant qu’elle se désolidarisait du propos de l’exposition et observer que dans la réédition du programme du festival, il n’était plus fait mention de l’exposition d’Emeric Lhuisset, celle-ci ayant disparu au profit du voyage en Guyane que firent Germaine Krull et Assayas père qui fuyaient la guerre de 39/45 et du séjour qu’ils firent sur l’île de Papillon, que tu aurais pu voir à l’étage du dessus.

Je ne suis pas sûre qu’Emeric Lhuisset puisse facilement retourner en Turquie, et de même quand tu lui poses la question, Emeric ne peut pas te répondre quant aux lieux où l’exposition entière « Si les nuages pouvaient parler » sera à nouveau exposée.

Travail remarquable qui fait de la photo et de l’image un espace tridimensionnel où tu te meus, te heurtes à l’inconnu, indicible, l’inconcevable, là d’où personne n’est revenu, ne peut témoigner, ne peut raconter.

Drôle d’histoire où la censure se répète comme une mise en abyme.

Emeric Luisset, un homme à suivre, un artiste dans sa fonction et son déploiement maximal qui a su choisir les moyens d’agir et de raconter le monde pour qu’enfin on le comprenne.

Pour s’abonner à sa lettre et connaître la suite: http://www.emericlhuisset.com

Claire Denieul

BIOGRAPHIE : Né en 1983, Emeric Lhuisset a grandi en banlieue parisienne. Diplômé en art (Ecole des Beaux-Arts de Paris) et en géopolitique (Ecole Normale Supérieure Ulm – Centre de géostratégie / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Son travail est présenté dans de nombreuses expositions à travers le monde (Tate Modern à Londres, Museum Folkwang à Essen, Institut du Monde Arabe à Paris, Frac Alsace, Stedelijk Museum à Amsterdam, Rencontres d’Arles, Sursock Museum à Beyrouth, CRAC Languedoc-Roussillon, Musée du Louvre Lens…).
Récemment il remporte la Résidence BMW pour la Photographie 2018 et Grand Prix Images Vevey – Leica Prize 2017. Il a également été nominé notamment pour le Photographic Museum of Humanity Grant 2018 (Honorable Mention), pour le prix Coal (2016), pour le prix Magnum Foundation Emergency Fund (2015), pour le prix Niépce (2015), pour le Leica Oskar Barnack Award (2014) ainsi que pour le Prix HSBC pour la photographie (2014).
Il publie chez André Frère Editions et Paradox (Ydoc) Maydan – Hundred portraits (2014), Last water war (2016), chez André Frère Editions et Al-Muthanna L’autre rive (2017) et aux Editions Trocadero Quand les nuages parleront.
Son travail est présent dans de nombreuses collections privées ainsi que dans celles du Stedelijk Museum, du Musée Nicéphore Niepce et du Musée de l’Armée – Invalides.
En parallèle de sa pratique artistique, il enseigne à l’IEP de Paris (Sciences Po) sur la thématique art contemporain & géopolitique.

Il est représenté par Kalfayan Galleries.

ADDENDUM :

Avec ses photos de guerre, Éric Lhuisset dit interroger la construction de l’image de guerre et la théâtralité du conflit en s’inspirant des peintures de la guerre franco-prussienne de 1870. La volonté du gouvernement turc n’est pas de faire disparaître les Kurdes de la surface du globe mais seulement (!) leur culture. Les pantalons bouffants Kurdes ne sont pas interdits mais ceux qui les portent ont de grandes chances d’être arrêtés. Ils sont le symbole d’un effacement culturel.

Dans les vidéos d’Emeric Lhuisset, seuls six lieux sur 19 correspondent à des villes bombardées, entre 2015 et 2016, lors des affrontements entre la guérilla kurde et l’armée turque. Lui-même a pu pénétrer au-delà des check-points mais il n’était pas possible de filmer, le risque d’arrestation étant très élevé.

Il a tout de même pu remarquer que les gravas réduits en mille morceaux correspondaient à des quartiers entiers de ces mêmes villes. La résidence BMW, même si elle s’est désolidarisée du travail d’Emeric Lhuisset, de même que les Rencontres d’Arles, ont toujours été « bienveillantes » envers le travail d’Emeric Lhuisset ; contactée à propos de cet article, Laurence Hervieux, affirme qu’il n’y a pas eu volonté de censure, même si l’exposition n’était plus annoncée sur le programme (des RIP), et que ce devait être une « omission »…

el portrait

elarles19

emeric lhuisset 3

emeric lhuisset 6

Images et autoportrait copyright the artist

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives