ANDRADE & LINO : ELOGE DES TERRITOIRES NOIRS

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FOCUS : ALAIN ANDRADE & PEDRO LINO, photographies.

Ce qu’il y a de formidable avec la photographie, c’est qu’elle ne résout rien, n’a jamais rien résolu et ne résoudra jamais rien. A contrario et bien qu’elle s’en défende elle dissout, et plutôt bien. Son lent travail de dissolution du réel est un paradoxe de plus à ajouter à cette belle faiseuse de réalité qui depuis 180 ans s’est évertuée à contrairement à ce qu’elle énonce non pas écrire la lumière mais bien la mettre à poil pour mieux la dissoudre dans ces territoires lents, infinis, ces domaines de l’ombre définitivement indéfinis qu’organise la photographie depuis la nuit des temps.

Oui, depuis la nuit des temps car la photographie relève plus du mystère biblique, quasi alchimique, que de la chimie pure des photons qui jadis – il y a peu encore- se frottaient copulaient gaiement avec l’ogre argentique qui allait les révéler. A la manière du suaire dit saint que l’on déploie à Turin sous l’oeil crédule des bigots ou de quelques mystiques illuminés -encore la lumière-, semblablement encore à ces instantannés pharaoniques pris dans le natron des bandelettes de momification où s’imprime toute la cartographie intime des corps royaux asséchés par les mêmes sels -ou quasi- qui présideront 5000 ans plus tard à l’invention -au sens archéologique- de la photographie. De fait la photographie est antérieure à la photographie même, elle est bien plus ancienne, plus antique, sans que celle-ci ne s’en doutât le moins du monde.

Quant aux fameux territoires d’ombre, ces trous noirs gorgés de lumière dure que les artistes eux-mêmes désignent comme des territoires noirs -admirable formule que je reprends volontiers à mon compte- les voici physiquement explorés par la grâce de ces nouvelles images -mais est-ce seulement encore des images ?- nées de la dualité complexe de ce duo d’artistes que le paysage traverse depuis leur premier jour, leur révélation à la lumière, déjà : ceux grondants et immenses de l’Atlantique lusitanienne dont la puissance ébranle sans discontinuer les frondaisons des falaises noires du Portugal oriental, ceux non moins spectaculaires qui moussent d’écume sur les franges littorales du Cap-Vert : des racines géographiques semble t-il éclatées mais dont les morceaux épars jadis formaient un seul et même empire d’immensité. Des lambeaux de terre ourlés de cet océan primordial qui leur a conféré à tous deux un sens aigu du paysage comme parangon d’infini. Cela lie indéfectiblement Pedro Lino et Alain Andrade.

Quant au travail de l’un et de l’autre, on connaît depuis longtemps leurs tenants et aboutissants : l’un fricote avec la lumière qu’il invente dans son laboratoire d’alchimiste, bricolant des artefacts propices à la naissance de ce fameux domaine d’ombre primal, intense, définitivement déconnecté de l’apparence du monde, l’autre arpente l’espace physique des hommes en bon peregrin qu’il est, fixant depuis toujours sur ses chimères de territoires, ces topocentries inventées qui le hantent et dont il ne se résout pas à se défaire, tout en poursuivant son long chemin de pèlerin au mitan des montagnes ou à la crête des falaises noires de l’Atlantique. Jusqu’à justement aller pour de bon à la quête de son graal, une coquille vernaculaire pour laquelle des millions comme lui ont sué sang et eaux à l’approcher au plus près. Cette concha qui a valeur d’étoile du berger dans la tête de tout arpenteur inlassable.

Los dos, ces deux-là, ont fait de leur rencontre dans l’antique et mythique Massilia un épisode de plus dans leur aventure d’artistes. Unissant leur recherche d’absolu -d’autres plus mystiques, ou plus fous, diraient de vérité- dans cette oeuvre nouvelle, ce partage du pain de l’art en un seul geste duel, s’apprivoisant l’un l’autre pour jouir de ce coup double comme d’une bonne plaisanterie faite à la figure de l’art même. Et voici donc ces chimères, ces paysages mentaux hybridés, donnant forme à ces monstres -ceux qu’on montre- d’un autre type : des territoires noirs, d’où émergeront d’autres monstres encore et encore, indéfiniment. Jusqu’au crépuscule des temps, peut-être bien.

Ces deux-là seraient-ils simplement, avec ce nouveau travail, comme ils le signalent eux-mêmes, dans « la recherche d’une harmonie résultant d’une antinomie, d’un paradoxe » ? Ou encore chi lo sé? dans un recadrage du réel -au sens formel du terme- de leur propre réalité ? Sont-ils seulement à « Chercher des points de transparence, des passages et des impasses, des liens, des points de tension et des points de rencontre » ? Le désir de réel est souvent plus complexe, moins liquide, que cela. Et d’ailleurs eux-mêmes n’y croient guère, au réel. Peu leur chaut au fond que le réel s’embusque ou pas derrière leurs monstres. Peu leur importe que leurs images confèrent au monde -ou pas- un surcroît d’existence. Ils le reconnaissent eux-mêmes : « Ne pas donner de forme mais permettre toutes les formes. Laisser des passerelles, qui permettent de se frayer un chemin à travers les végétaux, la brume, les minéraux« … Ne pas donner de forme, c’est à dire ne pas informer.  Laisser au monde sa part d’ombre.

Mais c’est une ombre incandescente, irradiante car engrossée de lumière, qui surgit du cloaque de ces images confondues. Un territoire nouveau duquel l’ombre primale n’a aucun mal à se déployer. Un palimpseste cent fois recommencé d’où explosent des galaxies de monstres d’ombre, prêts à faire plier le monde. Définitivement.

Marc Roudier
21/10/19

Exposition Andrade & Lino, nouvelles photographies – 11 grands formats à la Galerie du Tableau, Marseille 1er, à partir du 28 octobre 2019. Vernissage lundi 28 octobre 18h.

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