FESTIVAL D’AVIGNON. « L’HORS-PRESENCE », OU LA FIN DE VIE SANS FARD NI CONCESSION

80e FESTIVAL D’AVIGNON. L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan – Texte et mise en scène : Tiphaine Raffier – Les 4, 5, 7, 8, 9 et 10 juillet à 11h00 – La Fabrica – Durée 2h30.

« L’hors-présence » heurte un peu notre oreille de francophone. Tiphaine Raffier ne renie pas le h aspiré qu’elle utilise en temps normal dit-elle. Mais voilà ! On ne vit pas ici dans un temps normal. Tiphaine Raffier nous fait vivre ce terrible et inéluctable moment de fin de vie que chacun redoute, que chacun attend pour les êtres aimés et pour soi-même.

Une jeune femme, Laure, atteinte d’un cancer en phase terminale rentre chez elle pour mourir dans son village de Morsan. Ses deux frères et sa sœur s’installent tant bien que mal dans la maison pour l’accompagner dans sa fin de vie.

La première partie du spectacle est d’un réalisme saisissant. Les lieux de vie de la maison sont meublés et décorés avec recherche avec ces petits détails qui font un chez-soi intime où l’on se sent bien. Un chez-soi livré au travers d’une paroi transparente au public qui, tel un voyeur, partage l’intimité de cette famille. Une intimité mise à nu par de multiples caméras invisibles et insidieuses qui captent le moindre détail, la moindre émotion pour les restituer avec une précision troublante sur un grand écran qui surmonte la scène.

Un réalisme qui ne nous épargne rien. Les tentatives de la fratrie de mener une vie normale et conviviale autour de la malade sont vite mises à mal par cette maladie qu’on feint d’ignorer mais qui impacte progressivement tous les aspects de la vie quotidienne. La bonne volonté, la tendresse et la compassion de la fratrie sont vite dépassées. Une fratrie qui se sent impuissante devant les symptômes de plus en plus violents et prégnants de la maladie. Laure se nourrit avec une paille, fait des fausses routes qui affolent son entourage, doit faire soigner ses escarres aux pieds, en proie à des douleurs insoutenables. La conscience parait totale mais l’esprit d’égare, la mémoire se trouble. Un médecin vient faire son travail mais sans plus. On évoque la loi sur la fin de vie, un sujet sociétal traité au travers de textes qui ne doivent pas faire oublier que la mort est un sujet strictement personnel et privé.

Dans son entourage chacun réagit à sa manière. Le rationnel et l’objectivité sont vite balayés par le passionnel et l’émotion. Faut-il envisager un suicide assisté ? une fiole est enterrée dans le jardin à cet effet. Faut-il vraiment respecter les désirs de la mourante ? Faut-il respecter strictement la loi ?

Tiphaine Raffier, au travers de cette fratrie désemparée et démunie, développe habilement les questionnements on ne peut plus actuels qui se posent à la Société sur la fin de vie mais met aussi à nu les émotions et les comportements des proches. Des proches en proie à de multiples contradictions et qui, dans une situation inconnue jusqu’alors, doivent néanmoins faire face et prendre des décisions.

Après les deux premiers chapitres de la pièce intitulés « l’hors-champ » et « l’hors-la-loi », le troisième chapitre, « l’hors-jeu », crée une rupture scénique totale. Le décor minutieux de l’appartement de Laure s’efface pour laisser place à une scène nue, brute. Dès lors on bascule du réalisme dans l’onirisme, la poésie, la philosophie, l’outrance. Tiphaine Raffier donne libre cours à sa verve littéraire et les protagonistes étalent leur intimité et leurs sentiments aux yeux de tous dans un langage libre, viscéral, parfois abscons.

On fait référence au mythe d’Argos, ce géant aux cent yeux, celui qui voit tout. Car le regard est un thème récurrent dans la pièce. Regards d’un public voyeur au travers d’une paroi transparente, regards intimes de caméras indiscrètes, regards sur la mourante mais aussi sur les membres de cette fratrie qu’une mystérieuse présence surveille, regards de la Loi et de la Société.

Cette situation de voyeur crée un certain malaise tout au long du spectacle et on ne peut que ressentir de la compassion pour ces personnages dont on touche l’intime. On ne peut non plus s’empêcher de faire un transfert sur soi-même sachant que nous aurons nécessairement à vivre de tels moments, où le temps normal deviendra « l’hors-temps ».

En fin de spectacle la mort de Laure est suggérée. Puis un acteur, équipé d’une disqueuse, vient curieusement découper un panneau en fond de scène. Le panneau s’effondre et ouvre la scène sur les jardins extérieurs de la Fabrica. Le soleil est écrasant, les oiseaux chantent, les arbres tournoient sous le Mistral. On a l’impression de pouvoir enfin respirer. Un magnifique message d’espoir !

Jean-Louis Blanc

Photo : C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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