FESTIVAL D’AVIGNON. « ISLAND STORY », LA MEMOIRE EN MURMURE

80e FESTIVAL D’AVIGNON. « Island Story » – Concept, mise en scène Kyung-Sung Lee – Gymnase du Lycée Aubanel – Du 4 au 6 juillet – Durée 1h50.
Avec Island Story, le metteur en scène coréen Kyung-Sung Lee poursuit un travail théâtral profondément ancré dans l’histoire contemporaine de la Corée. Conçue à partir d’une création collective réunissant Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon et Bae So-hyun, la pièce ne cherche pas seulement à reconstituer un épisode historique mais avant tout à faire entendre des voix longtemps condamnées au silence. Elle s’appuie sur les témoignages des descendants des victimes des massacres de Jeju du 3 avril 1948, massacre durant lequel la police tua des milliers de manifestants commémorant la fin du colonialisme Japonais. Une tragédie longtemps effacée de la mémoire officielle coréenne jusqu’au jour où des fouilles d’un aéroport font resurgir les morts du passé et ses corps retrouvés. Plus qu’un théâtre documentaire, Island Story est un théâtre de la transmission qui ne raconte pas seulement un drame mais interroge la manière dont une mémoire blessée traverse les générations et continue d’habiter les vivants.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus du spectaculaire ou du pathos. Kyung-Sung Lee ne cherche jamais à illustrer trop abruptement l’horreur ni à provoquer artificiellement l’émotion. Son théâtre procède par évocation, par fragments. Cette retenue confère au spectacle une tonalité singulière qui invite davantage à l’écoute qu’à la sidération ou à l’effroi. La scénographie de Shin Seung-ryul épouse parfaitement cette démarche. D’une grande sobriété, elle privilégie quelques éléments soigneusement disposés qui suffisent à faire naître tout un paysage mental. La terre, la vidéo, les objets représentant ces morts perdus puis retrouvés, l’impression d’un lieu de fouille archéologique, les jeux de lumière et les espaces laissés volontairement vides construisent un univers où chaque détail semble porteur de mémoire. Rien n’est décoratif et Chaque élément paraît participer à une forme de rituel destiné à faire resurgir peu à peu ce qui fut enseveli au sens propre comme au figuré, ce qui permettra peu à peu aux descendants, après 70 ans, d’offrir aux morts leur rituel de passage.
Les lumières sculptent l’espace avec délicatesse tandis que les projections vidéo prolongent les récits sans jamais les illustrer de manière trop littérale. L’ensemble compose une esthétique minimaliste d’une grande élégance toute coréenne. Certaines images possèdent une véritable puissance plastique et s’imposent comme des tableaux vivants dont la lenteur laisse au regard le temps de s’y déposer. Dans ces instants suspendus, le spectacle atteint une dimension véritablement poétique qui , dans un propos aussi dur, est sans doute l’une des plus belles réussites de Island Story. Elle ne naît pas d’effets esthétiques démonstratifs mais de l’extrême précision avec laquelle le temps, l’espace et les gestes sont travaillés. Les respirations, les silences, les déplacements souvent chorégraphiés construisent une écriture scénique où chaque geste semble pesé et nécessaire. Plusieurs séquences touchent par leur simplicité et leur capacité à suggérer davantage qu’à montrer. Longtemps après la représentation, certaines images continuent d’habiter la mémoire.
Le travail des interprètes participe pleinement de cette esthétique. Les cinq comédiens ne cherchent jamais l’incarnation psychologique traditionnelle et deviennent avant tout des passeurs de récits, des présences chargées de transmettre une parole plus que d’interpréter un personnage. Leur jeu est d’une remarquable précision, les corps restent maîtrisés, les voix rarement démonstratives, les émotions semblent constamment contenues. C’est précisément sur ce point que le spectacle peut susciter des impressions contrastées. Chacun peut être profondément sensible à la beauté de nombreux moments, à cette manière délicate de faire surgir la poésie au cœur d’un sujet aussi tragique mais éprouver en même temps une forme de frustration devant la réserve permanente qui traverse l’interprétation et certains choix de mise en scène. Cette retenue relève d’un choix esthétique assumé et évidemment aussi d’une sensibilité culturelle propre au théâtre coréen contemporain. On sent que l’émotion ne doit jamais s’imposer frontalement ; elle demeure enfouie sous les mots, sous les silences, dans les regards plus que dans les éclats, évitant par là même le pathos et respectant profondément les témoignages dont le spectacle est issu. Mais cette même pudeur peut créer parfois une distance avec le public, une émotion comme retenue. Là où l’on pressent un bouleversement intérieur, les interprètes choisissent de rester dans une forme de contrôle permanent. Leur maîtrise est admirable, mais elle laisse parfois le spectateur à l’extérieur de ce qui se joue intimement. L’émotion circule mais de manière souterraine, presque secrète, comme si elle refusait de se donner pleinement à nous. Mais c’est bien là un choix assumé du metteur en scène Kyung-Sung Lee.
C’est sans doute le paradoxe d’Island Story. Le spectacle impressionne davantage qu’il ne bouleverse. Il séduit par son intelligence, par son immense délicatesse et par son refus de toute facilité. Il construit une expérience de théâtre rare, exigeante et profondément respectueuse de son matériau documentaire, mais cette volonté constante de préserver la distance transforme parfois l’émotion en une présence trop discrète et donc presque impalpable, voire invisible.
On quitte néanmoins la salle avec des images persistantes et certain d’avoir approché une blessure historique dont nous ignorions souvent l’existence. Un spectacle qui invite avant tout à écouter. Et dans un monde saturé d’effets et de démonstrations, cette forme de retenue constitue aussi une véritable proposition artistique, même si elle peut laisser parfois, pour certain, le désir d’une émotion plus librement partagée.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























