GOLGOTA PICNIC, LE NOUVEAU MANIFESTE DE RODRIGO GARCIA

FESTIVAL D’AUTOMNE 2011

Le théâtre et son rôle dans la Cité sont à nouveau visés. Qu’on lui appartienne, le soutienne ou le blâme, le théâtre est, et demeure le temple de la démocratie. Et nous sommes déjà cœur du récit de Rodrigo Garcia, Golgota Picnic dans lequel une bande de potes se retrouve à composer sur l’histoire iconique de l’humanité, le culte de la religion et de l’argent. Sur la colline de Golgotha, entre ciel et terre, là où se renvoie la folie du monde, les acteurs se donnent tout entier au sujet, épousant le dessein du metteur en scène jusqu’à la note finale.

Cette fois encore, le périmètre du Théâtre du Rond Point est quadrillé par les forces de police. Et pour la seconde représentation : pas de scandales, pas de manifestations, pas d’interruptions. Le dispositif est plus que sécurisé, semblable au « plan Vigipirate » de nos aéroports. Il faut d’abord franchir les barrages de sécurité, décliner son identité aux CRS et passer fouilles et portiques pour pouvoir gagner son siège. C’est ainsi que l’on traverse ce qu’il se passe ici, la Une de Charlie Hebdo sous le bras pour certains, affichant leurs intentions parmi d’autres. Car il est convenu que les rebelles peuvent aussi acheter leurs places pour saccager ou interrompre la représentation. Mais ce soir, ni dedans, ni dehors, il n’y a eut trace de violence. La prévention serait-elle dissuasive ? Un coup se préparerait-t-il pour les prochaines représentations ? Ou ont-ils enfin compris que leurs actes desservaient leur volonté ?

Revenons sur le mont Golgotha pour « lever le voile derrière le voile, derrière le voile » où tout n’est que mensonge et vanité ; la colline où est né et a été enfouit Adam après avoir commis le pêché originel, la colline où Jésus a été crucifié, le « lieu du crâne ». Chargé à la fois du symbole de la résurrection de Jésus et du Salut de l’homme, le décor est tout trouvé pour revisiter l’épopée iconique du sacrifice humain, de l’humain trop humain, de l’humain nietzschéen. Garcia et sa bande offrent un numéro de haute voltige pour lequel ils jonglent avec les mots et les images, sur fond de poésie, d’humour et de fête. La violence se cache dans la décadence, la pureté s’arrache aux mains du pianiste, le sombre côtoie l’exubérance. « L’image se produit quand l’histoire est accomplie. » Ainsi, les commandements sont reconsidérés sur scène dans une expérience de corps, par laquelle « la matière nous donne le non-sens ».

Les fruits et légumes sont servis sur un tapis de pains burgers, parfaitement agencés, de manière à recouvrir entièrement le plateau (on reconnaît ici l’ampleur de la tâche), et les protagonistes s’examinent dessus, les uns et les autres, sous tous les angles. Embaumés dans des costumes grotesques, arrosés de peinture ou de shampoing, recouverts de chair ou de végétaux, les corps exultent, tendus vers ce plus-de-jouir. Cherchant à ameublir en profondeur l’âme humaine, Rodrigo Garcia impose définitivement sa méthode de « jardinage humain » et produit de ragoûtants mets, toujours servis à la bonne franquette. A table ! Prenez et mangez en tous !

Finalement, Jésus était le « premier démagogue » tyrannique, « messie du Sida » et comme tous les tyrans, atteste Garcia à coup d’exemples récents : « Quand tu foires tu payes ». La guérilla du spectacle n’a d’autres mots d’ordre que l’amour parce que « rêver c’est gratuit ». Le dogmatisme est un « stratagème linguistique » qui vient « mettre de la complexité là où il n’y en a pas ». Cette pièce est une toile de maître, comme une image prise après les faits, survolant du haut de Golgotha la chute de « l’ange-déchu », dont le synonyme contemporain serait « abruti biologique ». « Livrez-vous à l’extase de la solitude ! », « fuyez-vous les uns les autres ! » scande le prophète devant le constat inéluctable de la disparition de l’homme qui continue de construire et d’investir sur des décombres, sur des défaites.

« Je ne me suis jamais autant tu quand j’ai pensé comme vous » dira l’un, « argent pourquoi m’as tu abandonné ? » lira-t-on à un autre moment sur l’écran. C’est sur le chemin de croix que Rodrigo Garcia nous conduit au divin, servi par ses apôtres : Gonzalo Cunill, Nuria Lloansi, Juan Loriente, Juan Navarro, Jean-Benoît Ugeux et Marino Formenti. La pièce, ponctuée de liturgies, de témoignages individuels, de focus inspirés et de recueillements personnifiés, se libère de la parole par l’écoute finale des « sept paroles du Christ en croix » d’Haydn.

La Passion du Christ demeure une inspiration sans fond, ni fin.

Audrey Chazelle

Golgota Picnic, de Rodrigo Garcia / 8-17 Décembre 2011, Festival d’Automne, Théâtre du Rond Point / (en espagnol surtitré)

Photo : David Ruano

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