LA CURVA DE GALVAN : L’ESSENCE DU FLAMENCO

LA CURVA / ISRAEL GALVAN / FESTIVAL FLAMENCO NÎMES.

Il y a peu d’artistes aujourd’hui de la trempe d’un Israel Galvan, capables comme lui de restituer l’essence même de son art, plonger aux tréfonds de sa danse et l’expurger de tout maniérisme et fioriture pour l’emmener au plus haut de son expression et de sa modernité. Un parti-pris brutaliste et une attitude très pura, qui laissent certainement perplexes les aficionados du baile flamenco classique, mais qui ravira les admirateurs d’une danse célébrée, irriguée de l’exigence d’une pensée singulière, résolument contemporaine.

Tout d’abord, et comme pour mieux signifier l’extrême dépouillement de son art, le dispositif scénique qu’a choisi Galvàn : le cube dénudé du plateau et ses murs de béton brut, le plancher envahi d’un tas de trucs improbables -amoncellements de chaises, tambour lunaire posé au sol, table nue de tablao, un piano de concert anachronique, et ce tapis central de poudre blanche. Galvàn annonce ce qui va advenir : un flamenco pur, dur, débarrassé de tout folklore. Une danse primordiale. Dont on pressent qu’elle a tout à voir avec le rituel, dont on voit bien qu’elle va plonger au tréfonds de la matière brute du flamenco.

Et comme pour éclairer cette prémonition, voici qu’apparaît la reine noire, cette cantaora déjà de légende qu’est la grande Inés Bacàn, gitane hiératique et digne héritière, en mémoire, encyclopédie et gardienne tout à la fois, de ce flamenco de basse-Andalousie, de ce chant peu commun qui remue les entrailles, à la source de tous les chants, de toutes les douleurs. Accompagnée du gitan Bobote, ce maestro du compas, vêtu comme un berger de pueblo, ses mains magiques et ses pieds de l’enfer. Galvàn a convoqué là l’origine, il nous dit qu’ici il y aura un miracle : un flamenco de l’entraille même du flamenco. Un truc immémorial qu’en artiste stellaire, il portera haut à l’incandescence absolue. Ce type est un chaman.

Car Galvàn, ce danseur extraordinaire de très grande science, d’immense savoir, cet extraterrestre de la danse pour tout dire, n’a de cesse de chercher, toujours et encore, en toute humilité, en profonde honnêteté, chercher cette pierre noire du flamenco vrai, qu’il sait briller comme un diamant brut dans l’extrême dénuement de son geste, la brutalité céleste de son zapateado, la hargne animale de son desplante, quelque part enfoui au fond d’un puits sans limite ni miroir, et qu’il va falloir tenter d’exhumer au plein jour le temps d’un soir de duende absolu, comme ici ce 19 janvier 2012 à Nîmes, bas-Languedoc.

La Curva est aussi une histoire de filiation. Comment ne pas y songer lorsque l’Israel, dansant aux côtés de la majestueuse Inés en mamma gitane, détentrice de la tradition de cette grande histoire de famille tellement flamenca, et de ce Bobote en ancêtre de la gitanité orginelle, semble puiser dans cette référence-là toute la légitimité du Grand Chant et surtout, surtout, son historicité. Une révérence à ce qui constitue le Flamenco même, et une marque de profond respect et de gratitude à l’égard de ces figuras incontournables de l’Art. Et puis, et puis, cette Curva-là doit aussi beaucoup à l’humour juvénile de Galvàn : il suffit de le voir en jubilation, lorsque il se permet autant de belles entorses à l’orthodoxie de son art, avec ces clins-d’oeil constants au public, comme pour ce final où le bailaor s’autorise un tango espiègle avec le macho Bobote. Oui, Galvàn a de l’humour, et sa maîtrise absolue du genre ne lui empêche nullement le second degré et la facétie. C’est, là encore, la marque d’un très grand artiste.

On a tout dit de Galvàn, ce flamenco qui plaît tant aux payos, à ces bobos non-initiés qui s’ils sont incapables de reconnaître le coeur palpitant du flamenco primordial, comptent néanmoins le danseur comme une référence, presqu’un des leurs, car il a l’élégance d’habiller son art primitif mais très savant d’un truc que ceux-là identifient immédiatement : une extrême contemporanéité, au fil du rasoir, sans concession ni décoratisme, sans fariboles ni snobisme. La lucidité d’un artiste exceptionnel qui a tout compris, le travail limpide d’un chercheur pétri de doutes mais habité d’une puissance peu commune qui ne vit que par et pour sa danse, épuisant celle-ci jusqu’à la sidération.

Cette quête essentielle, on le voit bien, Galvàn s’y abandonne tout entier, c’est son Graal, et sa nature même. Elle a forgé son corps d’homme-qui-marche et brûlé sa cervelle d’artiste d’une balâfre indélébile : ce sang noir du flamenco qui explose jusqu’à la plus infime terminaison du danseur, qui est tout compas, jusqu’au bout des doigts, jusqu’au bout des ongles. Galvàn EST le Flamenco. Tout de son corps lui est instrument d’une danse jusqu’au-boutiste, tout de ses quatre membres, de sa tête, de son ventre ou de son poitrail -jusqu’à son crâne, ses joues ou sa bouche- lui sert de percussion, Galvàn tout entier est compas.

Et bien sûr, chaque élément qui l’entoure, chaque objet qui traine se transforme immédiatement en un truc à cogner, à percuter, à frapper de la pulsion flamenca. Table choquée à l’endroit ou à l’envers, de la tête du talon ou du poing, chaise lambda qui, simplement tirée sur le sol, donne tout de suite le compas en un zapateado introductif, tas de poudre blanche qu’il martyrise de sa trépidation et qui, amortissant le son de la talonnade rageuse, invente un autre instrument dans un nuage de paradis cocainé, grand manteau gitan de cuir fauve frappé comme une peau de tambour, pointes galopantes exécutées comme autant de gifles à la peau du plancher ou encore jaleo des doigts claqués à la bailoara, le poignet féminin, cassé comme pour une sévillane de Triana, et jusqu’à la peau du ventre claquée de belle manière… Galvàn est compas, il est LA danse, pour l’éternité flamenca.

Et s’il a choisi de construire sa Curva, sa courbe, autour d’un piano préparé d’une singularité exemplaire -superbe pianiste et compositrice Sylvie Courvoisier- c’est pour mieux signifier sa quête d’un flamenco à l’origine, à fleur de tripes, débarrassé de ses oripeaux folkloristes et -même- oui, de toute typisme flamenco : ici pas de guitare, de cajon ou autres accompagnements habituels. Juste la voz, la grande voix du flamenco qui est avant tout cela : un chant, primitif, essentiel. Et c’est la voix d’Inés, bien sûr, cette cantaora authentique. Et c’est les palmas et tout ce compas savant de tablao du sincère Bobote et puis c’est tout. Et c’est déjà immense, tout comme la très grande inventivité et la paradoxale quasi dodécaphonique musicalité de la Courvoisier, trépidant derrière et au-dessus de son piano trafiqué pour y chercher le Son, la note noire du flamenco. Un truc fou à y songer, car planqué derrière la fluidité atonale d’un piano de concert. Un sacré pari qui ne ravit pas les aficionados du baile classique. Tant pis, Galvàn s’en fiche et il a raison. Lui seul peut se le permettre, car il est LE bailaor par excellence. Point.

Marc Roudier

La Curva d’Israel Galvàn a été donnée le 19 janvier au Théâtre de Nîmes dans le cadre du Festival Flamenco 2012. Avec Israel Galvàn au baile, Inés Bacàn au chant, Bobote au compas et Sylvie Courvoisier à la composition et piano.

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