CASTORF / MULLER / BATAILLE : UN TRIO DE CHOC POUR LA DAME AUX CAMELIAS

La dame aux camélias / ms Frank Castorf / d’après Dumas fils, Bataille, Heiner Muller

« Avec les dents de mes chiens je veux arracher de ta chair souillée la trace de mes larmes, ma sueur, mes cris de plaisir. Avec les lames de leurs griffes tailler dans ta peau ma robe de mariée. Ton haleine, qui a le goût des cadavres des rois, la traduire dans la langue du tourment qui est l’apanage des esclaves. Je veux manger ton sexe et engendrer un tigre qui dévore le temps dont les horloges battent mon cœur vide traversé par les pluies tropiques. » Heiner Muller

Il reste encore quelques jours pour voir La dame aux camélias au Théâtre de l’Odéon, une réadaptation déjantée du texte d’Alexandre Dumas (fils) qui, à l’origine, narre l’histoire de Marguerite Gautier, une fille de joie bourgeoise, renommée dans la bonne société, amante du théâtre et amoureuse du jeune Armand. Alors que Marguerite, malgré son métier infamant, semble réussir à atteindre un bonheur bourgeois, elle finira par se sacrifier pour préserver la bonne réputation de son amant et mourra seule. Mais peu importe cette histoire qui n’est ici qu’un prétexte pour déconstruire le romantisme de Dumas par confrontation avec Histoire de l’œil de Georges Bataille et La mission de Heiner Muller. C’est ce mélange qui donne à la pièce un ton provocateur, comique et féroce.

Il est difficile d’écrire une recension sur ce spectacle sans diminuer sa force scénique, en particulier parce qu’il se caractérise par un processus narratif non-linaire: une image s’enchaîne à l’autre, chaque action contredit la précédente, chaque acteur interprète différents personnages puisés dans les textes de Dumas, Bataille et Muller.  Amour, transgression et trahison donnent le rythme du spectacle sur un fond de mélange d’époques et d’histoires. Ce joyeux pastiche bouleverse sans s’expliquer.

Peut-être la scénographie reste-t-elle un des seuls éléments dont le spectateur peut se servir pour se repérer tout au long du spectacle. Le plateau est constitué de deux scènes posées sur un énorme disque et opposant deux univers complémentaires: un semi-bidonville, un vrai bordel, et un lieu aseptisé, lumineux, luxueux et kitsch. Une énorme colonne de métal, sur laquelle est écrit ANUS MUNDI et GLOBAL NETWORK, domine ces deux parties, et renforce l’idée d’une société saturée par la publicité et le consumérisme

Frank Castorf, dramaturge allemand né en RDA, est depuis toujours fasciné par le thème de la transgression entendue comme l’obsession conduisant au surpassement de l’interdit. Et de fait, ses personnages préférés sont ceux qui choisissent ce qu’ils ne doivent surtout pas choisir. Pour les interpréter, Castorf a opté pour des comédiens avec une forte présence scénique comme Jeanne Balibar, qui joue merveilleusement la mère sévère et incestueuse d’Armand, ou la perturbante Claire Sermonne, qui incarne une Marguerite superbe.

Camilla Pizzichillo

 La Dame aux Camélias / Mise en scène Frank Castorf / A partir du roman d’Alexandre Dumas fils, de La mission de Heiner Müller et de Histoire de l’œil de Georges Bataille / Théâtre de L’Odéon / Du 7 Janvier au 4 février 2012.

Photo : Alain Fonteray

Voir aussi l’entretien avec Frank Castorf: http://www.tribus-odeon.fr/dossier-d-accompagnement/p_dossier-32/

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