« NOCTURNES » : MAGUY MARIN AU FESTIVAL D’AUTOMNE

Nocturnes / Maguy Marin / Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne / 16 – 27 octobre 2012.

Nocturnes, nouvelle création de Maguy Marin et Denis Mariotte, se donne à vivre comme un poème tenu à l’heure secrète où les lumières s’éteignent, où chacun fait retour sur soi, où des images surgissent. Sa bouleversante simplicité ouvre des territoires insoupçonnés à l’imaginaire individuel et touche ainsi à quelque chose d’essentiel dans chaque personne.Dans la constellation d’événements dédiés à Maguy Marin lors de cette édition du Festival d’Automne, ses deux créations étaient très attendues. Faces, pièce de groupe qui mobilise les 28 danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon, trouve dans Nocturnes son pendant intimiste.

Sur la petite scène du Théâtre de la Bastille, des individualités que le public apprend à connaître, à écouter dans leurs langues maternelles ou dans leurs silences, donnent le change aux amples mouvements d’ensembles et aux flux desindividualisés de Faces. Les deux pièces se donnent dans une complémentarité, elles participent d’un même mouvement de pensée. Un même procédé les structure : une écriture en pointillés, marquée par l’extrême musicalité issue de l’extinction répétée des sources de lumière sur le plateau. Si, s’agissant de Faces, le résultat était tout d’abord visuel, effet de surprise corroboré aux dynamiques de groupe, dans Nocturnes, la visée s’affine, prend une dimension cinématographique, fait signe vers cette densité de non-dit qui glisse toujours entre les mots et les images. Ces noirs de plateau regorgent de matière, de vécu, de souvenirs précis ou de sensations vagues. Labourés par le son bruitiste, amplifié et bas des deux tourne-disques qui jouent à vide, ces plis de l’espace-temps scénique sont entrainés dans des tourbillons qui pourraient aspirer et graver, dans les sillons aveugles des platines vierges, autant de rengaines ou d’histoires qu’il y a de personnes dans le public.

Nocturnes reprend cette manière de faire, déjà à l’œuvre dans Salves (2010) et la radicalise. A une exception près, l’équipe est la même. Maguy Marin et Denis Mariotte puisent dans le vécu des interprètes, qui se dévoilent pudiquement dans des apparitions furtives ou hallucinées, dans des éclats de rire ou à travers la voix qui s’avance dans un air de chanson, dans des situations à forte charge biographique ou des projections d’une étonnante légèreté. Ces histoires intimes et quelconques à la fois, archétypales donc, où chacun peut se reconnaître, s’entretissent, résonnent, se nourrissent réciproquement. La pièce avance par à coups. Sous des apparences de sérialité, des rythmes secrets se précisent, de mystérieuses chutes de cailloux, répandus comme autant d’indices silencieux et pourtant incontestables sur le plateau, ponctuent l’élargissement des cercles de la mémoire. Systématiquement, la lumière baisse de manière progressive. L’obscurité ne tombe pas brutalement, elle accueille en douceur la vie qui anime chacun des échanges. Les scènes rivalisent en précision et densité avec les meilleurs moments du cinéma d’Alain Cavalier.

Une présence formidable, le silence, le timbre de la voix, la sonorité d’une langue étrangère, ces éléments conjugués aux imponderabilia sortis de leur état de latence par des réminiscences, des récurrences qui ne doivent rien au hasard, créent des atmosphères d’une force inouïe. Un savant montage, à l’écoute des respirations intimes du souvenir et de la projection, nous importe dans un étonnant périple, une traversée des limbes, le retour à un Babel chargé d’humanité, et nous dépose en douceur sur le rivage éveillés à une sensibilité nocturne.

Smaranda Olcèse

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Visuels copyriht Christian Ganet.

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