URGENT CRIER ! : CAUBERE INCARNE BENEDETTO, OU LE THEATRE ET SON DOUBLE

«Urgent Crier !» Philippe Caubère incarne André Benedetto  / Théâtre du  Pont Tournant / Bordeaux.

Quel est-il cet homme en noir qui, ce soir d’octobre, à quelques encablures seulement du tout nouveau pont jeté sur la Garonne, fait face avec grande énergie aux rangs de fauteuils tendus de velours rouge du Théâtre du Pont Tournant ? Est-ce Benedetto, le poète, auteur, metteur en scène et directeur du mythique Théâtre des Carmes d’Avignon, revenu parmi nous le temps d’un spectacle ? Ou bien Caubère, le comédien, acteur de cinéma et de théâtre, formé à l’école d’Ariane Mnouchkine et de son légendaire Théâtre du Soleil où il joua dans les productions phares que furent pour l’époque 1789 et 1793 (avant d’endosser les habits de Molière dans le film éponyme de la même réalisatrice), mais encore l’interprète de Lorenzo, dans Lorenzaccio de Musset, qui fit résonner sa voix dans la cour du Palais des Papes d’Avignon, lors de l’édition 1979 du festival ?

Est-ce André, ce «Rimbaud gitan» qui se nourrissait  des valeurs de liberté de la beat generation et qui brûlait la vie pour mieux répandre la force poétique et politique de ses écrits, comme une traînée de poudre enflammant le vieux monde ? Est-ce Philippe, le passionné exigeant, qui n’a cessé de brûler les planches depuis 1968 et d’associer les beaux noms de liberté et de théâtre comme les maîtres mots de son engagement indéfectible ?

On pourrait en effet parfois s’y perdre, ne plus distinguer qui est l’un, qui est l’autre (si ce n’est, est-il besoin de le rappeler, qu’André Benedetto «a passé l’arme à gauche» – c’était la seule chose qu’il n’avait pas encore située à cette place …- en juillet 2009, en plein milieu du festival off d’Avignon dont il a été l’un des principaux créateurs), tant la ressemblance entre ces deux-là – et dont Caubère joue à merveille, interrompant à plusieurs reprises «son jeu» pour «se mettre en scène» lui-même – est au cœur du spectacle proposé. Certes le hasard a fait qu’ils soient nés tous les deux à Marseille mais ce qui les réunit est plus fort que les contingences de la naissance : ils ont pour moteur inaliénable les lettres que Paul Eluard «écrivait» sur tous les supports possibles, comme pour mieux les faire «entendre» lorsque l’oppression les condamnait à les effacer de nos vies : L.I.B.E.R.T.E.

Pour «ré-incarne » cet aède aux semelles de vent engagé dans son époque, cet acteur-citoyen pour qui le théâtre était par essence «politique» (du grec «polis», la cité) et donc par définition «populaire», Philippe Caubère a porté son choix sur trois textes d’André Benedetto.

D’abord, Jean Vilar acteur-sud : racontant entre autres les tribulations du fondateur du Festival d’ Avignon, pris dans la tourmente  des «événements» de Mai 68 et qui fut «généreusement» conspué par les manifestants, préoccupés, eux , par d’autres objectifs ; lui, pourtant pour qui le combat pour la liberté – celle de la création artistique et de l’accessibilité pour tous aux  biens culturels – n’était pas un vain mot ( cf. la création du TNP) , lui qui s’inscrivait délibérément comme «un homme de la civilisation du soleil, de la mer, de la joute, et du taureau» ;

Ensuite,  Au Fond d’Artaud : évoquant les rapports de cet «autre suicidé de la société» avec Marseille, rendant palpable la souffrance de celui qui connut du dedans la froideur glaciale des murs asilaires et confia qu’il avait «quitté la vie à Marseille en 1916» lorsqu’il éprouva  ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement «sa première crise», Benedetto, se sentant  des affinités électives avec l’auteur du «Théâtre de la cruauté» et solidaire de cet écrivain majeur, écrira non sans humour à l’adresse des spectateurs:  «…voilà (…) le trépied pour déposer le corps souffrant, comme un paquet poste en souffrance, de frère artaud poète de marseille (…), sur le grill et tordu de douleur il gigote, lui c’est aa –Antonin Artaud– et puis il y a bb – Bertolt Brecht–  (…) et entre les deux , entre aa et bb, il y a qui ? … devine si tu sais l’alphabet …- ab … c-a-d  André Benedetto.» ;

Enfin, Magnificat : dédié à Gilles Sandier… «mais qui se souvient encore de Sandier… sinon Benedetto ? » … et les auditeurs du «Masque et la plume» dont ce professeur de français libertaire, écrivain, metteur en scène et critique de théâtre, fut aussi l’un des animateurs.

Comme la liberté est le fil rouge qui relie non seulement les écrits de ces trois hommes de théâtre, mais aussi  leur auteur et leur interprète, Philippe Caubère a exhumé des Poubelles du Vent (Recueil de Poèmes de  Benedetto) la poésie révolutionnaire du «joli mois de mai» 68 en en faisant la toile de fond  de ces «é-cris». Métaphoriquement c’est très réussi, puisque, en enflammant littéralement la scène par des éclairages aux effets psychédéliques, démultipliés par les accords  rock-and-roll  libérés par  la guitare de Jérémy Campagne, il a créé les conditions pour que l’unité soit faite.

Et l’unité, c’est «fête»… une fête du langage ! En effet, que serait le miroir sans son reflet, la lumière sans son ombre projeté, le théâtre sans son double … et l’auteur sans «son» acteur pour l’incarner ? Si le narcissisme est le ressort de cette identification, on ne peut que se réjouir que cette alchimie entre deux ego produise ce beau spectacle qui fonctionne comme un métalangage : Quand le théâtre parle du théâtre, on est dans une symbiose euphorisante (car hallucinatoire) qui tend un miroir au spectateur. Et ce reflet, comme le disait Benedetto, «nous apaise, nous soulage, et nous éclaire dedans.».

Ainsi, cette mise en abîme de Benedetto joué par Caubère, que l’on attendait au «Tournant», a gagné le public bordelais à sa cause (à «la cause du peuple», serions-nous tentés d’écrire pour rester dans le ton de l’auteur d’Urgent crier) tant elle redonne pleinement vie et éclat au poète disparu. Et quand, à la fin de la représentation, Stéphane Alvarez, le directeur et metteur en scène des lieux, fait une discrète apparition sur le plateau de son théâtre pour convier  les spectateurs à  prendre un verre au bar afin d’y rencontrer l’acteur marseillais, on se met à y voir une seconde mise en abîme tant les exigences de créativité et de liberté portées par le collectif du Pont Tournant sont en accord avec ce qui vient d’être présenté sur ce bel espace scénique dédié à l’Art Vivant.

Yves Kafka

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