TEN SHI, LE JAPON ECHOUE DE PINA BAUSCH
DANSE : « Ten Shi », le Japon échoué de Pina Bausch.
Trois possibilités cette année de voir en France les spectacles de la dame de Wuppertal :
• A Paris au Théâtre de la Ville et au Théâtre des Champs Élysées, du 4 au 7 Juin avec « Le Sacre du Printemps » (crée en 1975) et du 11 au 21 avec « Kontakthof » (1978, recrée en 2000 et 2008)
• Au théâtre national de Toulouse du 17 au 21 Janvier avec « Masurca Fogo » (1998)
• Au Théâtre de Nîmes du 6 au 9 Décembre avec « Ten Shi » (2004)
Ten Shi, qui vient d’être présenté à Nîmes est un spectacle très lointain (inspiré du ou des Japons) et en même temps profondément « bauschien » tant on y retrouve toutes les caractéristiques techniques, physiques et émotives de ce qui fait l’univers de Pina. C’est évident mais il est toujours bon de la souligner, ces danseurs sont de formidables interprètes. Ils ont une qualité de mouvement, une présence scénique et une puissance d’exécution qui part du bout des pieds et se prolonge jusqu’au bout des cheveux (et inversement). Les longues robes lâches, qui sont la signature de Marion Cito et des costumes du Wuppertal Tanztheater ajoutent, elles aussi, à ce mouvement continu de la danse, même après l’arrêt du danseur. La danseuse Ditta Miranda Jasjfi possède à la fois une technique éblouissante mais elle reste avant tout au service de l’humanité de la chorégraphie. C’est peut être ce qui fait le succès de la danse de Pina Baush : une technique apparente qui subjugue les foules mais aussi une réflexion intérieure qui satisfait les spectateurs plus exigeants.
Le spectacle s’ouvre sur les décors de Peter Pabst : une immonde queue de baleine échouée mais à la verticale. Cela a au moins le mérite d’être clair : je suis échoué, en déshérence, mais je suis debout. A travers toutes les facettes d’un japon réinventé, les danseurs déclineront ce thème en alignant solos, duos ou trios.
Il y a quelque chose du rite païen, de la prière mystique qui découle de tout cela et ajoute au magique de la chorégraphie, certes qui ne se renouvelle pas, on est dans du Pina Bausch pur et dur, mais qui reste toujours troublant à regarder. Mais si certaines scènes sont d’une intensité bouleversante, d’autres sont souvent beaucoup plus légères (burlesques même), à l’instar de Dominique Mercy qui montre à un public hilare comment bien ronfler pendant les scènes ! Le chorégraphe joue des préjugés sur l’art contemporain et sait bien qu’une grosse partie du public ne vient que pour la renommée de Pina, sans chercher autre chose que de la détente. Mais tout est à double sens, comme les interventions parlées de Mechthild Großmann qui peuvent se voir comme de grosses farces et sont aussi très poétiques : elles éclairent sur le propos de la pièce : « un homme qui se noie, qu’à-t-il à faire d’un verre d’eau ? ». On est dans la blague mais aussi dans la métaphore philosophique.
Tout au long du spectacle, le regardant se trouve face à un japon mystérieux et multiple : Pina Bausch aime jouer avec les clichés. Ainsi la danseuse asiatique Azusa Seyama dresse tout une palette de portraits avec un chiffon qu’elle noue différemment sur sa tête : la vieille femme, le commerçant, l’homme au bain etc… On joue sur notre vision occidentale de l’extrême-Orient pour déjouer le cliché, sans pour autant les éviter simplement. Ainsi la danseuse prendra toute une série de photos pendant le spectacle et respecte bien son rôle de touriste japonnais. Plusieurs listes seront faites : la gastronomie, les marques de voitures et de hi-fi et un chorégraphie d’un Gozilla tout droit sorti de Nitendo nous rappellent aussi ce Japon moderne qui a su s’exporter de par le monde.
Pendant près de deux heures de ce cabaret de l’errance, de petits papiers tombent des cintres, à la fois neige hivernale et fleurs de cerisiers printanières. Même les fleurs s’échouent au hasard des bords de scène dans ce spectacle ! Même si magie Pina opère souvent, certaines scènes ne fonctionnent pas : le travail sur le clown n’étant pas réellement abouti (une scène où l’on veut nous faire sortir pas vraiment définie), les portés peuvent n’être pas judicieux (un simulacre de nage frôle le ridicule). Ten’Shi n’est pas le spectacle le plus réussi de la compagnie mais il propose, grâce à la qualité des danseurs et à la profondeur du propos, un temps de pose et de réflexion qui sont plus que salutaire. « Je ne comprends pas. Personne ne comprend. Vous comprenez? » Cet aphorisme lancé comme de rien pendant le spectacle en est un bon résumé. C’est à la fois parce qu’on ne comprend pas cette danse, qu’on la ressent seulement, qu’on peut en saisir tout son intérêt.
Bruno Paternot
« Ten Shi » s’est joué au Théâtre de Nîmes, Scène chorégraphique conventionnée, du 6 au 9 décembre 2012.
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