APACHE, d’HAMID BEN MAHI et FRED NEVCHEHIRLIAN

JPM_7586[1]

APACHE d’Hamid Ben Mahi et Fred Nevchehirlian / Cie Hors Série / les 12 et 13 fevrier 2013 / Carré des Halles / St Médard.

L’esprit de Bashung : deux plutôt qu’un, au Carré des Jalles 

Pour deux soirées, l’esprit d’Alain Bashung était convoqué sur la scène du Carré des Jalles. D’abord, ce fut le chorégraphe Hamid Ben Mahi qui avec sa compagnie Hors Série nous a immergés dans un spectacle hors normes. Sa dernière création, Apache, a pour  décor une friche urbaine avec la façade d’un garage qui va servir de toile de fond à des histoires rudes et tendres que des danseurs vont nous narrer avec une énergie et une sensibilité à fleur de peau.

Le miracle, car c’en est un, c’est d’avoir réussi à conjuguer l’énergie électrique de la danse hip hop avec les accents rock de Madame rêve et de Vertiges de l’amour. Les sept interprètes (tous excellents ; à noter la participation de Bubacar Cissé, pilier de la compagnie de hip hop bordelaise, les Associés Crew) vont explorer tour à tour avec une conviction sans faille et une émotion  palpable les méandres de toute destinée humaine : les histoires d’amour (qui se finissent mal en général …), les dérives mélancoliques, la rage et l’abattement, l’attraction et le rejet. On est loin, très loin, des clashes brutaux et rustres qui occupent actuellement, de manière très médiatisée, l’avant –scène du hip hop.

Les mouvements, tour à tour heurtés ou enroulés, qui épousent ici les complaintes du poète-rocker donnent corps à la sensibilité de l’écorché vif qu’était Alain Bashung et on se laisse totalement prendre, subjuguer, par ce concert corporel qui nous dit ce qui nous touche au plus près : la plénitude d’aimer, la déchirure de ne pas l’être, la force et la fragilité réunies dans le même corps qui vibre au rythme de ses passions. Ces variations à la fois infinies et répétitives qui évoquent  le corps dans tous ses états, ce corps qui dit la joie sensuelle de la rencontre et la douleur aiguë du rejet, fonctionnent comme des échos poétiques à des chants vibrant d’humanité sensible. Les éclairages, entre pénombre et lumières vives, ajoutent leurs notes subtiles à la poésie des tableaux vivants.

Hamid Ben Mahi est allé, dans son désir d’évoquer le monde de Bashung, jusqu’à s’entourer de son guitariste, Yan Péchin. Les « correspondances » n’en sont que plus saisissantes. Et le résultat, très troublant : comme si les paroles et la musique s’étaient faites muscles frémissants, comme si le corps s’était fait verbe.

Ensuite, ce fut le tour de l’ex-chanteur slameur Frederic Nevchehirlian  de ré-enchanter Arthur Rimbaud, Jacques Prévert et Alain Bashung dans un concert unique où il s’était adjoint la participation de la chanteuse L (Raphaëlle Lannadière), révélation de la chanson française en 2011 avec son album Initiale, et connue notamment pour ses interprétations de Piaf, Ferré, Brel, Barbara.

La venue au Carré de cet artiste, débordant d’abord de talent, ensuite de sincérité et d’énergie communicative, n’est pas tout à fait le fruit du hasard mais la marque sensible de la reconnaissance vis-à-vis de la directrice du lieu, Sylvie Violan, qui, alors qu’il n’était qu’un « jeune débutant » lui avait fait confiance en le programmant sur cette scène où, aujourd’hui, une salle enthousiaste est venue se délecter de ce concert rock dédié aux poètes maudits. Découvrir des talents, leur donner leur première chance, relève certes de la mission ordinaire d’une scène conventionnée, mais lorsque le retour existe, on ne peut dans ce monde souvent ingrat du spectacle, que s’en réjouir : un air de douceur dans un univers brut.

Autodidacte, n’ayant rejoint la fac de lettres que sur le tard, Fred Nevché, comme le désignent les intimes, sait le poids des mots, il fait corps avec eux et sa voix les porte, hors de lui, avec la conviction de ceux qui savent ce que parler veut dire. Cette voix, nourrie de la rage de ceux qui ont failli en être privés de par leurs origines prolétaires, s’élève avec force et, lorsqu’elle emprunte la verve enragée d’un Prévert en la réinterprétant, on se dit que le lien de classe est là bien vivant. De même, l’inspiration libertaire de Rimbaud et l’univers lyrique de l’écorché vif qu’était Alain Bashung résonnent comme le double de lui-même, et emportés par les balades, slams et énergie rock qui circulent sur la scène, nous nous enivrons de ce flot que rien ne semble pouvoir endiguer.

Le vieux monde peut légitimement trembler face à l’énergie vitale contenue dans la poésie rock. Et que, dorénavant, Le soleil brille (pour tout le monde ?) ; titre annonciateur du dernier album de Fred Nevchehirlian, musicien-compositeur qui va continuer, assurément, « à faire du bruit »!

Yves Kafka

JPM_7906[1]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives