PARUTION : ILSE & PIERRE GARNIER, POESIE SPATIALE, UNE ANTHOLOGIE

120524Fontana_01[1]

PARUTION : Ilse & Pierre Garnier : Poésie spatiale, Une anthologie / Préface d’Isabelle Maunet-Saillet / Editions Al Dante / 4e trimestre 2012.

Avez-vous vu de la matière ? Avez-vous vu de l’esprit ?

Parmi tous les mouvements poétiques qui depuis la libération mallarméenne ont fait exploser l’espace de la page en inventant de nouvelles syntaxes et dynamiques de lecture, il faut compter le travail des Garnier qui a fait effraction sous le nom de Poésie Spatiale. Deux noms, Ilse & Pierre, dont on peut re-découvrir les expérimentations grâce aux éditions Al Dante qui ont fait paraître une anthologie de leurs travaux au 4e trimestre 2012.

poésie spatialeDans l’histoire, ou plutôt les histoires qui forment celle des avant-gardes, le spatialisme reste peu relayé et la place faite aux Garnier est moins dégagée que les autres. Pourtant ils ont commencé leur recherche dès 1962 ; recherche qu’il faut entendre comme une véritable intervention dont cette anthologie fait acte en rassemblant manifestes et plans-pilote publiés dans la revue Les Lettres.

Ce rassemblement, qui nous permet de suivre le dépliage-déploiement d’une pensée poétique, est associé à un geste précis d’accumulation d’une matière dense de poèmes (qui s’étend de 1962 à 2011) dont le mode/dispositif d’apparition(s) suit leur trajet dans le temps comme l’entrelacement de deux écritures dont les frottements font aussi bien valoir le dialogue amoureux que les singularités.

L’ensemble nous est généreusement présenté par Isabelle Maunet Salliet dont la préface constitue un dossier dense et précieux retraçant des filiations, précisant des poétiques et leur évolution d’une manière rare dans le domaine critique ; rare parce que selon une démarche qui non seulement ressaisit une histoire et une recherche dans une perspective internationale – et dégage par là une marge hors de l’histoire officielle des lettres françaises – mais se montre aussi attentive à révéler ses conditions concrètes d’émergence et de formation.

On peut ainsi apprécier son relief, son inscription dans les avant-gardes historiques : « Coup de dés… de Mallarmé, avant-gardes expérimentales futuristes et dadaïstes, “idéogrammes lyriques” d’Apollinaire, Cantos de Pound, poèmes typographiques de Cummings…) et contemporaines (« lettrisme d’Isodore Isou, revue Cinquième saison d’Henri Chopin, poèmes-partitions de Bernard Heidsieck, poésie concrète des Brésiliens, des Allemands, des Suisses, des Anglais, des Ecossais, des Japonais, des Tchèques, etc.) ». C’est ainsi qu’en août 1963, les Garnier lancent avec « Le plan pilote fondant le spatialisme » un appel au rassemblement de leurs contemporains qui, dans le mouvement même de leur diversité, partagent une même recherche, celle d’une objectivation de la langue, de la restitution de sa matière, de son pouvoir actif. Cet appel aboutira un an plus tard à la signature des adhérents intensifiant échanges, rencontres, circulations.

Quant à la place singulière des Garnier dans cette dynamique, s’ils ont notamment pris appui sur les recherches des poètes concrets, sur la typographie et la mise en espace comme agent rythmique, c’est loin du constructivisme qu’ils ont d’emblée inscrit leur démarche. Là, le poème est réalité organique, sensible, branchement sur l’univers, libérateur d’énergie puisant aux sources primitives. Par le tracé de mots, lettres, chiffres, lignes et points pris dans une syntaxe spatiale, vibratile, intervallaire, ces deux frayeurs d’intensités ont ouvert une marge où le poème est « un monde spécifique – une matière à sensations, un objet, un espace, un lieu, une énergie, une lumière ». Dans cette syntaxe mobile, toute de constellations, le lyrisme passe par une matérialité rythmique, énergétique qui redonne toute sa place à une élémentarité spirituelle, psychique dégagée de l’expressivité du sujet. Là, les « mots et les sons ne sont plus “outils” ou “motifs” mais […] « êtres » […] atomisés » qui, libérés de la phrase civilisatrice, retrouvent leur substance, leur « état sauvage ».

L’anthologie nous offre alors de suivre le passage d’une poétique de l’expansion à celle de la condensation, comme le frayage d’une synthèse tendue entre ces deux mouvements mais où toujours le lecteur est chargé d’activer les signes. Car ce qui se joue ce sont « des mises en rapport […], des vibrations ou des battements aux limites du possible, des passages et des échanges mutuels, dans un jeu de pure […] intensification où règne l’intervalle. Cette “zone mentale” et physique intervallaire comme lieu même du poème spatial ». Ce qui se joue c’est une éthique où le lecteur doit « faire travailler son corps et son esprit, […] se poser lui-même comme contenu. Tous les hommes reprennent ainsi une place qu’on leur avait contestée. Ils se lavent de leur moi. Peu à peu apparaît, en chacun d’eux, le JE principe actif de la création ».

Un Grand Merci donc à Isabelle Maunet et aux éditions Al Dante.

Sandra Raguenet

Visuel : Lucio Fontana. Le Spatialisme est aussi dans l’histoire de l’art, ici lucio fontana, son inventeur.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives