« PEIGNE DE VENUS » : LILIAN BOURGEAT A LA ROCHELLE

bourgeat

Lilian Bourgeat : Peigne de Vénus / 22 juin – 15 septembre 2013 / Espace Art Contemporain – La Rochelle.

À l’annonce d’une nouvelle exposition d’un artiste dont nous connaissons la démarche, on s’attend, de la même manière qu’en relisant un vieux conte, à replonger dans un environnement familier. Avec « Peigne de Vénus », l’exposition personnelle de Lilian Bourgeat présentée cet été à l’Espace Art Contemporain de La Rochelle, ça se vérifie seulement en partie.

Globalement, la démarche de l’artiste consiste à reproduire des objets du quotidien de manière exagérément agrandie. De l’inventaire de sa production, on peut par exemple citer des punaises, des os ou encore un porte-bouteilles dont la filiation avec Marcel Duchamp ne fait aucun doute. Bien que de natures différentes, ceux-ci subissent sans distinction le même traitement : une reproduction la plus fidèle possible, conservant les lignes, les proportions, les couleurs et parfois les matériaux de l’original (quand l’artiste ne recourt pas à la résine), mais toujours en version géante.

Dans cette exposition, on peut de nouveau invoquer Jonathan Swift et Lewis Carroll : ici les objets subissent toujours un agrandissement et il était (encore) une fois, des visiteurs-personnages qui se retrouvaient dans un environnement à l’échelle inadaptée… Désormais grand classique de l’artiste, le Dîner de Gulliver, un énorme salon de jardin doté de couverts et vaisselles gigantesques, trône dans un des salons de réception de l’Espace d’Art Contemporain, imposant ainsi la réplique d’un mobilier populaire de plastique blanc parmi les riches boiseries qui décorent l’ancien hôtel particulier. L’espace semble se rétrécir, les repères sont chamboulés. Alice vient de gober ses pilules, elle part chercher le lapin blanc et… atterrit en vacances sur le littoral.

L’exposition pourrait en effet s’appréhender sous l’angle des poncifs d’un été en Charente-Maritime, illustrant le résumé d’une carte postale : détente, baignade et bonne table. Invité pour l’été à La Rochelle, l’artiste prend ses quartiers. L’espace d’exposition est quasiment saturé, notamment par les objets de la oisiveté des congés payés : la pétanque (d’énormes boules et un cochonnet en résine flashie se retrouvent curieusement fixés au mur), les bains de mer (une serviette sèche dans le jardin sur un tancarville démesuré) et les plaisirs de la bouche (le salon de jardin sus-mentionné et des huîtres multicolores qui, elles aussi, se retrouvent alignées contre un mur). Prise isolément, chaque oeuvre suscite soit l’amusement, soit la fascination, soit les deux à la fois. Mais ainsi regroupées, c’est la surcharge et l’inconfort qui prônent. Outrancières, l’image des vacances qu’elles renvoient devient indigeste. Le visiteur-vacancier en devient malgré tout un docile pion. À la table de Gulliver, chacun accepte de bonne grâce de s’installer et de subir son échelle écrasante, position qui finit bien souvent en souriante photo-souvenir en famille.

Le gigantisme en art n’est pas l’apanage de Lilian Bourgeat. Selon les époques et les artistes, la monumentalité a glorifié, incarné, imposé, magnifié, dénoncé, fasciné, joué l’idiotie… Chez Bourgeat, tout comme nos réactions de visiteur, elle reste ambigüe. Loin d’être subie, cette posture est adoptée par un artiste qui jongle aussi aisément avec les concepts de l’art qu’avec l’idiotie. Maître de cet inconfort qu’éprouve le visiteur, il semble qu’il ait tenu à affirmer sa présence de créateur. Dès l’entrée, de gigantesques tréteaux nous accueillent. Objets d’atelier, outils de l’artiste producteur, on en trouve les originaux dans la dernière salle qui soutiennent les éléments de l’oeuvre morcelée, paraissant inachevée, qui donne son nom à l’exposition : le Peigne de Vénus. Si quelques détails (par exemple les huîtres à taille réelle) venaient déjà à perturber nos habitudes vis-à-vis du travail de Lilian Bourgeat, cette dernière sculpture crée vraiment la surprise.

Pour qui s’attendait (moi la première) à voir une réplique en résine de quatre mètres de cet élégant coquillage aux longues dents, la découverte des trois éléments de polystyrène qui schématisent les lignes et sont disposés sur les tréteaux de manière à déconstruire totalement les formes d’origine, évacue radicalement Alice et Gulliver et achève brutalement les dernières illusions du conte de vacances. Si la transition est brusque, elle est également la bienvenue. En exposant une sculpture qui est aussi une phase de création (l’étape du modèle qui sert à créer le moule pour la résine), l’artiste désamorce le jeu mis en place dans les salles précédentes. Pièce mystérieuse dont les formes synthétisées appellent à l’interprétation, elle implique clairement la participation du visiteur, non plus comme un pion piégé par la facilité (en apparence) d’approche des sculptures réalistes, mais comme sujet.

Hélène Dantic

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Palais de Tokyo Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives