THE OTHER AT THE SAME TIME : MATIJA FERLIN AU FESTIVAL ACTORAL

Matija Ferlin, _The Other at the Same Time_ - © Clémentine Crochet

Matija Ferlin, The Other at the Same Time / Festival Actoral à Marseille / 27-28 septembre 2013

Ils sont cinq à sortir du fond de scène – une reproduction de Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, la dévore, tableau faussement naïf du Douanier Rousseau. Ils sont cinq à quitter la civilisation de l’argent et de la productivité, où le fort mange le faible. Ils sont cinq à partir vers des terrains inconnus, inhabités, tellement lointains qu’ils ne sont même plus répertoriés sur les cartes. Ils sont cinq enfin, emmitouflés dans leur manteau vert et blanc, tels des expéditeurs nordiques partis vers on ne sait quelle destination.

La scène est leur bivouac. Un endroit blanc et vide à investir, où il est possible de s’installer pour prendre de nouvelles racines. La nature y est pleine, dominatrice et dangereuse, mais aussi protectrice des passions et des vices des hommes. Il faut allumer le feu, monter les tentes, trouver de la nourriture, et surtout s’entendre sur la manière de réaliser toutes ces activités. La naissance d’une communauté en somme, avec son terrain où « la terre sent bon » et où « la vue est belle ». Créée à partir d’un séjour en conditions réelles dans la forêt croate, cette pièce sent bon le rêve déchu, l’illusion valide, un peu comme Walden cherche le sens du monde, perdu dans une nature qu’il a fantasmée.

Une utopie en danger

Lorsque les autres hommes sont loin, s’approche-t-on de l’humanité ? – semble interroger cette pièce sauvage. Car au-delà de la simple expédition, The Other at the Same Time nous parle de la difficulté d’appréhender l’autre pourtant si proche : communiquer, se parler et les chemins tortueux que l’on emprunte pour ce faire. Car cette pièce dansée est aussi une pièce à texte. Ce dernier est énoncé par deux voix off, l’une féminine, l’autre masculine. Ce sont la voix des protagonistes présents sur scène ainsi que la voix qui nous narre leur histoire et nous la rend plus intelligible.

Les performeurs parlent donc avec une voix sonore qui n’est pas la leur, et avec une voix physique, celle-là même que porte leur corps et qu’énonce leur danse. On voit le texte matérialisé par leur corps qui est en train de parler alors qu’il danse. Cette dernière est déconstruite, instable. Elle s’exprime dans une syntaxe abstraite, proche de l’automatisme et des gestes désordonnés qu’ont parfois les enfants lorsque les mots leur manquent. La danse, paradoxalement, semble mieux exprimer ce que le texte laisse penser de leur situation.

Distance et proximité

Une distance se creuse donc entre ce que l’histoire dit de ces jeunes gens et la manière qu’ils ont de la raconter avec leur corps. Mais cette distance génère de l’empathie, elle aiguise l’écoute et amplifie l’expression. Elle est traitée par Matija Ferlin comme un point focal indispensable à toute communication. Elle ne sépare pas, elle rapproche. Comme Samuel Becket, le chorégraphe croate nous montre une forme de dire, complexe et pourtant simple, immédiate, mais qui résonne longtemps encore après la fin de la représentation.

L’autre y est étrange et pourtant il est tout près de nous. Lorsque les cinq danseurs se postent sur le devant de la scène, un crayon à la main et une feuille blanche sur les genoux, comment ne pas être subjugués par leur regard qui nous scrute et leur main qui nous dessine ? Il faut dire que leur présence sur scène rayonne d’une intensité rare. Tout en évitant les poncifs et un sentimentalisme lascif, Matija Ferlin nous présente un monde premier, enfantin, frais, émouvant et juste. Tout cela, dans le même temps.

Quentin GUISGAND

http://www.actoral.org

The Other at the Same Time sera présentée à Louvain (BE), au STUK, le 10 octobre 2013.

Photo copyright Clémentine crochet / Actoral

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