CLAUDIA STAVISKY MET EN SCENE  » CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT » AU TNBA

Claudia Stavisky_CÉLESTINS 17/9/2013

CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT / mise en scène Claudia Stavisky / TNba, Bordeaux / du 5 au 8 novembre 2013.

Chatte sur un toit brûlant : quelque chose de Tennessee

D’abord il y a ce lit, posé au tiers du plateau meublé d’un meuble-coffre recelant des verres et du whisky, le tout ouvrant sur une véranda donnant sur un jardin d’où le feu d’artifice sera tiré. Un lit, espace intime s’il en est, lieu du commencement et de la fin de toute existence « ordonnée », lieu de repos et de plaisir.

Et puis, un couple. Ils sont beaux, l’un et l’autre. Elle, dégage un érotisme qui se diffuse autour d’elle comme un parfum entêtant au moindre déplacement de ses jambes qu’elle agite à l’envi comme les trophées de son insolente beauté. Lui, l’ancien champion sportif au crâne rasé sans doute pour éliminer les traces d’une calvitie précoce, a gardé toute sa superbe d’athlète. Certes, il porte un plâtre à la jambe, ce qui l’oblige à utiliser une béquille pour se déplacer, mais son allure, au-delà de sa claudication, impose. Certes, il n’a d’yeux que pour le flacon de whisky auquel, il semble relié comme certains malades le sont à la sonde qui les alimente ; certes il tourne le dos à sa sensuelle et trépidante épouse ou la rabroue sans ménagement, c’est selon. Mais il est beau comme un dieu déchu.

Elle, on sent bien que seule son hyperactivité (qui pourrait la faire passer pour superficielle tant son excitation énerve, aux limites du supportable) l’empêche de s’écrouler, et que, comme une mouche venant se heurter au plafond de verre, elle virevolte, dépense une énergie monumentale, s’étourdit dans un tourbillon de gestes (d’où la sensualité à fleur de peau s’exhale pour dégager ses effluves capiteuses qui laisseront pourtant son compagnon totalement de marbre) et de paroles, son viatique à elle pour éviter la chute. Son débordant dynamisme cache des failles narcissiques béantes ; elle s’agite pour tenter de garder l’équilibre, et même si certains de ses comportements pourraient donner à penser qu’elle serait prête à tout (y compris coucher avec le patriarche) pour capter un héritage qui se profile, on peut aussi y voir les mouvements désarticulés de quelqu’un qui pour éviter la noyade recherche désespérément dans le regard de l’autre la réassurance de sa valeur existentielle. Elle ment … mais d’abord à elle-même.

Lui, on sent bien qu’il a un secret qui le mine de l’intérieur. On ne boit pas autant impunément, on ne s’engage pas délibérément dans des conduites autodestructrices sans raison « existentielle ». Des fantômes du passé (un en particulier, celui de « l’ami » disparu qu’il aimait sans jamais avoir osé lui dire) rôdent autour du lit conjugal en faisant de ce lieu, celui des non-dits, des noms non-nommés. Lui aussi se ment en confiant à la bouteille le soin de panser ses blessures enfouies, faute de pouvoir affronter le fait de les penser.

Maggie et Brick, tels sont leur nom, ne peuvent prétendre à la moindre intimité dans ce qui est pourtant leur chambre. En effet, le huis-clos étouffant qui se situe dans l’espace « privé » de ce couple au bord de la crise de nerfs, espace qui va être continuellement traversé par la horde excitée de la parenté élargie au révérend, va vite englober l’ensemble de la famille, réunie là pour fêter le soixante-cinquième anniversaire du Patriarche.

La soirée d’été est chaude et moite, et les esprits sont tout autant électrisés. Les examens médicaux de Grand-Papa Pollitt, reçus aujourd’hui même, le condamnent sans appel. Mais, pour que la fête ait lieu, rien ne lui en sera dit ; du moins dans un premier temps. La duplicité est l’invitée princeps.

Dès lors, on assiste à un déchaînement de sentiments où la cupidité et l’obsession hypocrite des faux-semblants se disputent l’un à l’autre l’avant-scène. Lorsque la mort rôde, l’appétit des vautours, déguisés en êtres pleutres, est aiguisé. Le frère cadet, le mal-aimé, étayé de sa chère épouse, compte bien récupérer « l’argent du vieux » au travers de la succession du domaine. Et les efforts de Maggie, l’infertile, pour faire en sorte que, Brick qu’elle aime (lui et la position sociale qu’il représente ne formant qu’un tout), ne soit pas dépossédé par l’avidité vorace de son beau-frère et de sa belle-sœur qui exhibe sa marmaille gesticulante comme un trophée de guerre, iront jusqu’à lui faire prétendre qu’elle porte dans son ventre l’héritier mâle dont rêve le patriarche.

Les rêves « courts » de cette ménagerie à l’affût de sa proie (proie encore debout, mais déjà condamnée même si elle l’ignore) renvoient ces êtres à la médiocrité dans laquelle ils sont fondus. Le frère cadet et ce qui lui a servi de génitrice pour sa progéniture braillante, sous leur dehors besogneux et soucieux de la survie du domaine, sont pitoyables de petitesse confondante. Comme l’est aussi à sa manière Grand-Maman Pollitt, elle pourtant « pleine de bons sentiments », dévouée corps et âme à ce que tout ce petit monde s’entende ; ce qui ne la rend pas plus sympathique pour autant, puisqu’elle apparaît totalement « vide » de tout ce qui la poserait comme une femme digne de respect, comme un être vivant doué de libre arbitre. A un tel point d’ailleurs que même lorsqu’elle se fait rabrouer de manière odieuse par son mari autoritaire et peu amène, on a du mal à être en empathie avec elle tant son statut de victime consentante, croulant sous le poids des conformismes, la rend méprisable.

Quant au Patriarche, ce jouisseur en sursis, il pourrait gagner un zeste de sympathie eu égard au sort qui l’attend, si ce n’était son cynisme et sa suffisance. Et quand bien même éprouverions-nous nous un soupçon fugace d’empathie pour ce vieil homme condamné qui retrouve en lui l’élan du désir (désir qui l’exonérerait certes pas de son étiquette de fieffé « salaud » qui lui va comme une seconde peau, mais qui pourrait faire de lui un salaud « vivant »), son ignominie se rappelle à nous : jonglant sans vergogne avec les sentiments de chacun sur fond d’argent et de terres riches en plantations de coton, il porte grandement la responsabilité des névroses engendrées par l’atmosphère viciée qu’il a entretenue pour régner sans partage sur son domaine.

Alors qui reste-t-il à défendre ? Sont-ils tous au même point abjects, ces invités à la fête du patriarche? Qui pourrait-on tenter de sauver dans cette nasse grouillante d’effrontés menteurs? Maggie, la sensuelle épouse, amoureuse et débordante d’énergie ? Oui, mais on sent bien, qu’au-delà de son dévouement à son mari qu’elle aime certainement et de son attachement (attachement certes aussi en partie « raisonné »…) à son beau-père, elle est rongée par une névrose qui la coupe d’une authenticité qui la rendrait « aimable ». Finalement, et très paradoxalement, c’est sans doute Brick, l’homme qui marche étayé par une béquille, qui fait figure d’« Homme Debout ».

Dans la tourmente (écho de l’orage qui va s’abattre sur le domaine) qui s’empare de cette famille rongée par la petitesse des hauteurs de vue, par la duplicité vécue comme planche de salut illusoire pour échapper aux vérités si cruelles soient-elles, et par la cupidité des petits arrangements avec sa conscience pour hériter d’une grande fortune, Brick apparaît comme celui qui sombre faute d’avoir pu avouer l’inavouable (attirance homosexuelle refoulée), sans avoir pour autant bradé son authenticité. Certes, les fantômes de ceux qui ont naguère habité son lit, de celui qui ne l’a jamais partagé, ne le laissent aucunement tranquille puisqu’il ne trouve que dans l’alcool le remède pour les tenir à distance, mais son comportement autodestructeur ne manque ni de lucidité secrète, ni de panache désespéré.

Tout se passe comme si le seul qui pouvait susciter quelque empathie, si « alcoolisé » soit-il, si destructeur de lui-même soit-il, est celui qui ne ment pas aux autres et qui ne se ment pas à lui-même (du moins en partie). D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si son comportement fascine ses parents, faisant de lui, malgré ses frasques, le fils préféré. Comme s’il représentait, à leur insu, le rêve éveillé (même s’il est passablement éméché) de ce que leur pleutrerie leur avait interdit.

Atmosphère noire, lourde, irrespirable que l’univers de Tennessee Williams qui n’a eu de cesse de nous immerger dans les miasmes d’une société en décomposition où la solitude des êtres n’en finit pas de faire écho aux frustrations accumulées par leur absence de vision de l’essentiel, liée à leur esprit étriqué. Et pourtant, le miroir qu’il nous tend, distancié par les saillies d’humour qui nous permettent de reprendre souffle (comme par exemple l’irruption en pleine crise du révérend bedonnant cherchant les toilettes), nous permet de nous libérer de « ces petits arrangements » aux relents nauséabonds en nous évitant, justement, de passer à notre tour de l’autre côté de ce miroir mortifère. En filigrane, c’est ce qui « manque à vivre » qui se dégage comme une bouffée d’air vitale : la place accordée au désir d’aimer, sans calcul, de quelque ordre qui soit.

La mise en scène de Claudia Stavisky, sobre et efficace, offre le décor du drame dont vont se saisir les personnages. Il est suffisamment présent pour servir le jeu des acteurs sans pour autant écraser leur place. Une seule réserve peut-être à notre plaisir, celle liée à une distribution pouvant parfois paraître un peu inégale, même s’il faut reconnaître que la grandeur de la salle Vitez exige entre autre des comédiens une grande puissance vocale.

Famille de fous où tout le monde ment à tout le monde sachant que chacun ment, famille de névrosés où chacun sans illusion se ment à soi-même, métaphore d’une Amérique malade d’elle-même ? Ou bien, plus simplement, famille éternelle et monstrueusement banale où la mort qui plane joue le rôle d’un puissant révélateur de ce que l’Homme est, lorsque le vernis civilisationnel vient à se craqueler sous l’appel du gain …

Yves Kafka

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