30 ANS DES FRAC : ENTRETIEN AVEC OLIVIER GRASSER, DIRECTEUR DU FRAC ALSACE

Rapha+½l Zarka

TRENTIÈME ANNIVERSAIRE DES FRAC, CE QU’IL SE PASSE EN ALSACE : Un entretien avec Olivier Grasser.

L’année 2013 s’est terminée, le Frac Alsace a fini son Elsass Tour et a poursuivi sa fête par les expositions « Pièces Montrées ». Cette dernière se déroule dans quatre lieux en Alsace : le Mamcs à Strasbourg, le Musée Historique / Chapelle des Annonciades à Haguenau, la Fondation Fernet-Branca à Saint-Louis et bien sûr le Frac Alsace à Sélestat, autant d’espaces d’expositions où découvrir la richesse de cette collection dont on retrouvait une partie exposée à Toulouse avec l’événement « Les Pléiades » (jusqu’au 5 janvier 2014). À cette occasion, rencontre avec Olivier Grasser, directeur du Frac Alsace.

Inferno : Peux-tu nous parler du Frac Alsace, de son histoire ?
Olivier Grasser : Comme les 22 autres Frac existant aujourd’hui, le Frac Alsace est né d’une initiative du ministre de la culture, Jack Lang à l’époque. Pour cette première proposition de décentralisation, l’état a offert à chaque région la possibilité de constituer une collection d’art contemporain et d’accompagner le développement du travail des artistes en leur achetant des œuvres. Ces collections devaient être accessibles au public et il a été confié aux Frac les missions de diffusion et de sensibilisation artistique. (…)

Inferno : Comment les différents commissaires ont-ils été choisis pour les expositions « Pièces Montrées » et « Les Pléiades » ?
OG : Les Frac ont décidé, pour leur trentième anniversaire, d’associer un artiste à leur projet. Le Frac Alsace suit le travail de Raphaël Zarka depuis plusieurs années. Dans son œuvre, il y a cette notion de collection, qui me paraissait cohérente avec le projet. On a ensuite associé les équipes des lieux dans lesquels l’événement allait se déployer.

À Haguenau par exemple, le projet a été collectif. Au Mamcs, on a travaillé avec Estelle Pietrzyk (nldr : conservatrice en chef du Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg) et j’ai voulu ensuite inviter une autre autorité à travailler avec moi pour Saint-Louis : Roland Recht, un historien de l’art plutôt spécialisé dans l’art médiéval. Il a fait partie du comité technique du Frac dans les années 1980, il a une position éthique, humaniste par rapport à l’art que je respecte et qu’il m’intéressait d’associer à ce projet.

Inferno : En quoi le travail avec Raphaël Zarka a-t-il différé de celui avec Roland Recht ? Et les différents lieux ?
OG : Je crois que les lieux ont conditionné beaucoup de choses. Raphaël Zarka connaissait de façon un peu abstraite les enjeux d’un Frac, et principalement l’acquisition d’œuvres, les autres missions n’étaient pas non plus ce qui l’intéressait en premier lieu. Il a donc abordé la collection de façon assez libre sans se sentir piégé par un quelconque souci de devoir illustrer ces missions. C’est un regard véritablement artistique et subjectif qu’il a porté dessus. Il a été confronté à la diversité du fonds, une diversité telle qu’il n’a pas pu mettre en place un protocole particulier et il s’est laissé aller à ses goûts avec deux versants :

. Pour le Mamcs, il a fait une sélection qui illustre son parcours d’artiste, des noms dans l’histoire de l’art qui ont pu le marquer ou qui lui ont été importants, des positions artistiques par rapport à des questions esthétiques comme la matérialité de l’œuvre, le pictural, le dépassement du visible et du réel pour aller vers quelque chose de plus abstrait ;

. Pour le Frac il a plutôt choisi des œuvres qui résonnaient d’une façon ou d’une autre avec son propre travail, notamment dans des usages de la géométrie, mais il est apparu que ces œuvres, toutes ensemble, élaboraient un discours plus critique. Il ne s’agissait pas de chercher ce qui ressemblait de près ou de loin à son travail mais au contraire de voir comment ce même usage de la géométrie était aussi le support d’une pensée critique : comment, liés à une esthétique du minimalisme et de la géométrie d’autres aspects convergent et se développent.

Pour Haguenau, le choix a été collectif. Le lieu est une ancienne chapelle. On a décidé d’aborder la question du spirituel plutôt que celle du religieux, et on a cherché un rapport sensible via la théorie antique des quatre éléments pour montrer la diversité de l’art contemporain aujourd’hui et comment cette notion de spiritualité pouvait le traverser.

Sur Saint-Louis, l’espace était très grand donc il y avait la possibilité, avec Roland Recht, de montrer beaucoup d’œuvres : on pouvait développer des salles thématiques, et présenter des œuvres qu’on ne montre pas souvent. Nous avons été confrontés aux questions de l’hétérogénéité de la collection, de la porosité, de l’incomplétude qui sont fondamentales. Un peu comme un kaléidoscope que l’on secoue et qui produit des images toujours différentes, nous sommes partis sur des figures variées de salles en salles, certaines privilégiant des questions thématiques comme des questions de paysage ou d’urbanité. Mais, beaucoup d’œuvres sont aussi présentées pour l’expérience esthétique qu’elles vont offrir au public.

Inferno : Était-ce la première expérience de commissariat de Raphaël Zarka ?
OG : Oui.

LP : En es-tu content ?
OG : Oui parce que les choix qu’il a faits n’auraient jamais été ceux que Roland Recht ou moi aurions fait.

Inferno : Concernant l’exposition des « Pléïades », comment s’est fait la sélection ?
OG : En tout, hors « Pléïades », on présente 192 œuvres de 110 artistes et il y a 1 000 œuvres dans la collection du Frac Alsace. Il est vrai qu’on aurait pu penser, au début du projet, que davantage d’œuvres seraient montrées. C’était un doux rêve : quand je vois la complexité du travail nécessaire afin de sortir les 192 actuelles, il aurait été compliqué d’en montrer plus.

Pour les « Pléïades », c’est Raphaël Zarka qui est aussi associé. Il n’était pas question de refaire à Toulouse ce qu’il avait fait à Strasbourg ou au Frac. Il a choisi des pièces qui l’intriguaient, qu’il ne comprenait pas forcément. Elles étaient hors de son registre formel ou de sens mais elles l’intéressaient. Nous avons discuté et proposé, ensemble, une sélection.

Inferno : Les Frac ont-ils tendance à se muséifier et le Frac Alsace aussi ?
OG : On en parle par rapport aux Frac de seconde génération, les six Frac qui ouvrent des bâtiments cette année et qui sont très conséquents. Ils posent la question de l’exposition, de ce qu’on met dedans, peut-être aussi des œuvres qui seraient moins diffusées, qui seraient d’avantage présentées au Frac. Mais je ne pense pas que ça muséifie les Frac, ils restent malgré tout des outils qui dialoguent avec des partenaires à l’extérieur, c’est fondamental. L’évolution de ces lieux ne remettra pas en cause la diffusion et le nomadisme des œuvres. Néanmoins, ces Frac sont des structures plus lourdes à gérer (ressources humaines, économie, etc.) mais plus que de muséification, je parlerai d’enracinement dans le paysage, c’est-à-dire qu’ils tendent à prouver qu’au bout de trente ans le travail qui a été fait est conséquent, de part le nombre d’œuvres acquises, et par le public touché. On peut voir un aperçu du travail mené pendant ces trente dernières années via un portail : http://www.lescollectionsdesfrac.fr/

Inferno : Souhaiterais-tu poursuivre le travail de co-commissariat ultérieurement ?
OG : Oui, au même titre que les personnalités invitées à participer aux comités techniques d’acquisition, un commissaire associé amène des propositions, des artistes qu’on ne connaît pas. Ils vont sur des terrains de recherche nouveaux, que je ne connais pas forcément, ce qui est enrichissant. L’intérêt est de partager des réflexions, des propositions artistiques qui ne sont pas les miennes ce qui permet de s’ouvrir et de se remettre en question.

Propos recueillis par Cécile R.
en octobre 2013.

Informations pratiques :
Musée Historique / Chapelle des Annonciades à Haguenau du 12 octobre 2013 au 9 février 2014 / Le lundi de 14h à 18h, du mercredi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 18h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Fermé le mardi. Fermé les 1er novembre, 25 décembre et 1er janvier / Tarif: 3,20€ (réduit : 1,60 €) / 9 rue du Maréchal Foch, 67500 Haguenau / Tél.: 03 88 90 29 39 / http://www.ville-haguenau.fr/musee-historique

Mamcs à Strasbourg du 5 octobre 2013 au 9 février 2014 / De 10h à 18h. Fermé le lundi. Fermé les 1er et 11 novembre, 25 décembre et 1er janvier. / Tarif: 7 € (réduit : 3,5 €) / 1 place Hans Jean Arp, 67000 Strasbourg / Tel.: 03 88 23 31 31 / http://www.musees.strasbourg.eu

Frac Alsace à Sélestat du 6 octobre 2013 au 23 février 2014 / Du mercredi au dimanche de 14h à 18h. Fermé le 1er novembre et du 23 décembre au 1er janvier inclus. Entrée libre, visites guidées sur rendez-vous / Agence culturelle d’Alsace / 1 espace Gilbert Estève – Route de Marckolsheim, 67600 SélestatTél : 03 88 58 87 55 / http://www.frac.culture-alsace.org

Fondation Fernet-Branca à Saint-Louis du 20 octobre au 23 mars 2014 / tous les jours de 14h à 19h, sauf lundi et mardi / 7 € (réduit: 6 €) / 2 rue du Ballon, 68300 Saint-Louis Tél : 03 89 69 10 77 / http://www.fondationfernet-branca.org

Mario Merz

Stephane Thidet

Yvan Salomone

Visuels :
Raphaël Zarka, Cretto, 2005. Vidéo couleur sonore. Durée : 6’45″. Collection Frac Alsace. ©Raphaël Zarka / Vue de tournage : Cecilia Becanovic. Visible à Haguenau.

Mario Merz, Mulino di Lanzo, 1982. Technique mixte et matériaux divers sur toile. Collection Frac Alsace. ©ADAGP, Paris 2013. Visible au Mamcs.

Stéphane Thidet, sans titre (Je veux dire qu’il pourrait très bien exister, théoriquement, au milieu de cette table […]), 2008. Billard, plafonnier, matériaux divers. 200 x 400 x 180 cm. Collection Frac Alsace. ©Stéphane Thidet / Courtesy galerie Aline Vidal (Paris). Photo : Marc Domage. Visible à Saint-Louis.

Yvan Salomone, sans titre, 2001-2003. Aquarelle sur papier. Collection Frac Alsace. ©ADAGP, Paris 2013. Visible au Mamcs à Strasbourg

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