JON RAFMAN : CAPTURES ACCIDENTELLES

A Man Digging (video still) 1

FOCUS : JON RAFMAN

Jon Rafman est un artiste sachant utiliser avec brio les ressources offertes par les nouvelles réalités numériques de notre contemporanéité. Assez tôt, il s’est joint à des communautés virtuelles d’artistes échangeant sur le Web. C’est là qu’il a développé son esthétique et su mettre à l’épreuve et en pratique une démarche sans précédent, fondée sur une exploration des codes et des symboles d’internet, à la recherche d’une manière propre et originale de surfer sur ce réseau.

Avec 9 Eyes, son œuvre la plus connue peut-être, il s’est mis à suivre et à exploiter les images récoltées quotidiennement par le Google Street View, projet mettant en œuvre les images captées par les 9 caméras directionnelles qu’on trouve sur chaque voiture Google Street View (GSV), parcourant divers pays[2]. Les scènes saisies sont par la suite assemblées à l’aide d’un logiciel pour former un panorama à 360 degrés. Il suffit par la suite à Jon Rafman d’opérer une sélection selon des critères qu’il élabore parfois sur le vif, dans le moment de l’expérience de navigation et de visionnement. Ces images ont pour lui l’avantage, parce que résultant d’une capture robotique, d’offrir un regard neutre, délesté d’une intentionnalité trop marquée. Cette absence permettait d’en mesurer le côté brut, la spontanéité; effet sans doute renforcé par la présence, en chacune, de l’iconographie de Google et du compas directionnel bien connu. Elles lui semblent animées d’un sentiment d’urgence, assez semblable à celui que l’on retrouve dans les photographies de rue des XIXe et du début du XXe siècle. Comme si s’opérait là une sorte de captation hâtive, abrupte, en retard sur l’inédit d’un événement.

Il y a certes là quelque chose qui repose sur le choix des images fait par l’artiste, mais encore plus sur le fait de savoir que ce colligé peut être réalisé n’importe où dans le monde et de n’importe où dans le monde. Cette extrême délocalisation qui caractérise autant le fait que cela puisse se faire sans réelle coprésence de l’événement et du photographe, ajoute à l’effet de saisissement que nous éprouvons devant l’image. À la limite, on se demande où cela a-t-il bien pu être pris et si je ne pourrais pas, moi ou un de mes familiers, être saisi par cette opération téléguidée, robotisée…

Mais il n’y a pas que cela à considérer lors que l’on aborde les travaux de Jon Rafman. Il est aussi le créateur de nombreuses œuvres vidéographiques (toutes visibles sur son site, par ailleurs[3]) dont certaines ont été présentées dans l’édition 2013 du Mois de la Photo à Montréal. Dans A Man Digging, par exemple, justement présenté lors de cet événement[4], l’artiste compile les nombreuses morts des jeux vidéo, dans une ribambelle de scènes très courtes. Chaque cadavre nous apparaît après coup, en pleine hémorragie et nous confronte avec l’apparente innocuité de ce spectacle de mort et de meurtres. Le clinquant des environnements virtuels de ces jeux se montre aussi dans toute sa facticité et l’enthousiasme qui s’empare de nous lorsque nous jouons, nous semble dès lors puéril. Ces univers, nous les croyions distants, lointains, pures constructions, mais de les montrer ainsi nous assure de leur présence et prégnance sur notre imaginaire qui ne saurait, nous paraît-il soudain, s’en tirer sans séquelles. La petite silhouette en surimpression, représentation de notre propre état de survie dans ces jeux où un certain nombre de vies nous est accordé, s’avère du coup fragile, comme un avatar falot de notre mortalité. En cette œuvre comme en bien d’autres, vidéographiques elles aussi, il est clair que Jon Rafman cherche à dégager, à travers ces images empruntées, des pistes qui lui permettent de traquer et de revendiquer une forme inédite de narrativité, plutôt adroitement plaquée sur des scènes dont l’agencement obéissait à une toute autre logique fictionnelle.

L’étrange dans tout cela, c’est que ces associations, que tout tendrait à rendre bancales, sous apparaissent aller de soi, comme si c’était là ce qu’elles devaient être, ayant enfin révélé leur sens inédit.

You, the World and I (2010) est une autre de ces œuvres dont l’imagerie est empruntée aux visualisations 3D de Google Street View et Google Earth. Évoquant une femme disparue, le narrateur est à la recherche d’une image d’elle, prise par Google Street View, sur une plage de la côté est de l’Italie, près d’un hôtel où ils ont, tous les deux, séjourné. L’ayant enfin trouvée, et la trouvant décevante parce que trop floue, il se lance à la recherche d’une autre, captée accidentellement elle aussi, où il apparaîtrait en sa compagnie. N’ayant rien découvert, il revient au site où l’autre image lui est d’abord apparue, pour s’apercevoir qu’elle a été retirée. Parti dans un dédale d’images pour trouver trace de celle qui s’est en allée, il n’en retrouve plus aucune.
Il en va comme si, de l’abus d’images régulées, partout accessibles, sur les états du monde, on en arrivait à la dissolution du souvenir unique et, partant, de la mémoire même.

Sylvain Campeau

[1] L’expression provient de Jon Rafman lui-même qui qualifie ainsi une image qu’il recherche et qu’il espère trouver d’une femme connue mais disparue (You, the World and I).
[2] Œuvre toujours en cours d’élaboration, Les caméras motorisées de GSV en seraient maintenant à la Grèce et la Corée du Sud.
[3] http://jonrafman.com/
[4] Présentation hors les murs, Galerie Antoine Ertaskiran, du 5 au 28 septembre 2013.

http://www.galerieantoineertaskiran.com

Riksveg 890, Finnmark, Norway, 2013

Bow Lake and Glacier, Banff National Park, Alberta, Canada, 2013

1- Jon Rafman : A Man Digging (video still) 2-Riksveg 890, Finnmark, Norway, 2013 (google street view) 3- Bow Lake and Glacier, Banff National Park, Alberta, Canada, 2013 (Google street view) / copyright Jon Rafman / Courtesy galerie Antoine ertaskiran, Montréal.

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