« FOLK’S », D’ALESSANDRO SCIARONNI AU CENTQUATRE

Alessandro Sciarroni ´+¢Matteo Maffesanti 9

FOLK-S : Alessandro Sciaronni / 04-05 mars 2014 / le Centquatre / Séquence danse paris.

Le grincement du parquet, l’assemblage métallique qui résonne en dessous, des danseurs aux yeux bandés, une nuit folklorique.

Folk-s du chorégraphe italien Alessandro Sciarroni est, comme il la qualifie lui-même, une pièce pour les oreilles, une proposition «sans yeux» : une pièce à entendre et faire résonner en soi, une pièce qui bat la mesure, littéralement. Ses six danseurs interprètent des danses folkloriques, en particulier la «Schuhplatter» («battre la chaussure»), une danse bavaroise et tyrolienne traditionnelle dans laquelle les danseurs frappent leurs jambes et leurs chaussures avec les mains.

On retrouve une joie d’enfant à les regarder, et à les entendre. Comme eux, on pourrait fermer les yeux et ne vivre l’expérience que par un seul de nos sens. Tenter de sentir par le son, la respiration, et se laisser guider par la cécité des yeux pour une ouverture des sens, au sentiment d’être ensemble, à l’exigence et à la précision des gestes répétés, à l’expérience d’une nouvelle temporalité, purement physique et «sans yeux». Toutefois, pour nous, la performance est d’autant plus visuelle, et réjouissante, que les danseurs aux yeux bandés, en cercle, reproduisent les gestes et signes très codifiés de danses traditionnelles rarement vues sur un plateau de danse contemporaine. Les mouvements sont primitifs, rythmiques, et répétitifs, telle une dictature du geste imposée au danseur.

C’est d’ailleurs un défi que lancent ici les six danseurs. Un défi à eux-même et un défi au public. «Nous danserons jusqu’à n’en plus pouvoir et/ou jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus.» Quand il ne restera qu’un seul spectateur dans la salle, ou un seul danseur sur le plateau, alors le spectacle sera terminé, mais pas avant. Si vous abandonnez et sortez (spectateurs ou danseurs), vous ne pourrez plus revenir, il sera trop tard, vous aurez déterminé la fin de votre spectacle. Voilà les clauses communes annoncées par l’un des danseurs, un contrat passé entre eux et nous. Il n’y aura donc pas de fin, il s’agira de s’en accommoder.

Quand le défi est lancé, les danseurs débandent leurs yeux, leur regard s’aiguisent, ils se guettent l’un l’autre, c’est à celui qui tiendra le plus longtemps sur scène, entre compétition sportive et joie de partager l’expérience : danser jusqu’au bout de ses forces physiques. Ou jusqu’au bout de l’ennui (du côté de la salle).

L’horizon d’attente du spectateur est alors déplacé, puisqu’on lui annonce une non-fin, ou une non-résolution de «l’histoire» commencée là devant ses yeux. On le place dans une posture inhabituelle, un brin perturbante. L’exercice est-il souffrance ou plaisir ? Et pour qui ? Quand le plaisir devient-il souffrance ? Ici, l’humour se mêle au sérieux et au solennel, la ligne est fine entre les deux, et peut être franchie à chaque seconde. Par un sourire un peu trop prononcé ou par un geste un peu trop enthousiaste chez l’un, par un air nonchalant mais moqueur chez l’autre. Le postulat de base est clair, tout abandon est sans retour possible, est-ce alors une question de vie ou de mort ? Le défi semble démesuré et presque invraisemblable et on s’amuse à voir ses six danseurs le partager avec joie et appétit.

La performance a un pouvoir hypnotique fort, elle offre une imagerie étonnante et par la répétition des gestes, laisse le spectateur plonger dans son propre imaginaire, et dans des souvenirs parfois inattendus, – cour d’école, paysages isolés, vallons et collines verdoyantes. La matière sonore qui accompagnent ces danses prend parfois des tonalités bucoliques, laissant apparaître un ruisseau, des arbres sous le vent, une clairière peut-être, où la pensée vagabonde et où la présence humaine perd de son importance et de son sérieux, il n’est alors besoin de rien d’autre que d’une danse infinie et obsédante. Toutefois, rien n’est tout à fait paisible puisque l’homme s’agite. Dans quel but danser avec une telle obsession ? Il semble que l’on navigue ici entre deux eaux. Entre comédie et tragédie, l’équilibre reste fragile. Mais toujours avec humour.

Moïra Dalant

Alessandro Sciarroni ´+¢Matteo Maffesanti 15

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