VORTEX TEMPORUM : ANNE TERESA DE KEERSMAEKER AU THEÂTRE DE LA VILLE
Anne Teresa de Keersmaeker : Vortex Temporum / Théâtre de la Ville / 28 avril – 7 mai 2014.
« Abolir le matériau au profit de la durée pure est un rêve que je poursuis depuis de nombreuses années », confiait Gérard Grisey. Conjuguer « des temps aussi différents que celui des hommes (temps du langage et de la respiration), celui des baleines (temps spectral des rythmes du sommeil) et celui des oiseaux ou des insectes (temps contracté à l’extrême où s’estompent les contours)», tout est dit avec une terrible force et simplicité dans la note de programme dont le compositeur accompagnait Vortex Temporum lors de sa première au festival Musica en 1996*.
Cette oeuvre de maturité est l’aboutissement de ses recherches qui prennent comme point de départ la nature acoustique du son, l’entrainent vers l’exploration des possibilités infinies offertes par ses spectres harmoniques, pour les exposer enfin au vertige de la durée pure. Anne Teresa de Keersmaeker est saisie par les qualités de cette « temporalité liquéfiée où la pulsation vacille et se dissout ». « J’y entends une surabondance de mouvements, avec de puissantes contractions et dilatations de l’expérience du temps. Cette musique ouvre à la danse un immense champ de possibles » avoue la chorégraphe dans un échange avec Bojana Cvejic, qui assure d’ailleurs la dramaturgie musicale de la pièce.
De Steve Reich à Bartok, de la raga (for the Rainy Season / A Love Supreme, 2005) à Bach, en passant par Webern ou encore Mahler, de l’Ars Subtilior à la musique contemporaine, Anne Teresa de Keersmaeker développe un travail fin et patient de transmutation des énergies de la musique en mouvement dansé, avance par touches d’une extrême justesse dans ces zones troubles où l’écoute, le regard et l’imaginaire kinesthésique se conjuguent pour arpenter les insoupçonnables architectures intérieures des partitions, en leur conférant la densité de vécu de la chair. Avec Vortex Temporum elle orchestre un débordement sensoriel inouï et étourdissant.
Sur le plateau du Théâtre de la Ville, des rosaces dessinées simplement à la craie invoquent la magie puissante et contenue d’une Partita 2 qu’Anne Teresa de Keersmaeker arpentait en compagnie de Boris Charmatz et Amandine Beyer. Complexes entrelacs de cercles, elles semblent indiquer, à l’instar des vévés Vaudou, que les chemins sont ouverts, les lisières entre les mondes poreuses, les énergies en place. Les musiciens de l’ensemble ICTUS, compagnons fidèles de la chorégraphe, viennent s’installer sur scène. Le premier mouvement de l’opus, dédié par Gérard Grisey à Zinsstag, déploie un temps scandé par des événements sonores. Le piano engage un jeu tempéramental et nonchalant qui frôle la virtuosité. Des réverbérations et des ondes de choc étoffent déjà la texture de l’espace. Les respirations amples du violoncelle s’apparentent aux rythmes humains. Les montées dramatiques et les plongées opaques du violon et de l’alto, soutenus par le souffle sourd des instruments à vent (une flute et une clarinette) pourraient être considérées comme cinématographiques. Pourtant la mécanique se dérègle, une main se glisse près des cordes et porte atteinte au sacro-saint tempérament du piano qui instille les germes du tourbillon à venir, à partir d’un accord rotatif inspiré par Daphnis et Chloé de Ravel. La distorsion du timbre de l’instrument amplifie cette dynamique circulaire qui va s’épancher dans multiples modulations.
Le traitement qu’Anne Teresa de Keersmaeker propose de cette matière sonore peut surprendre par sa teneur quasi-littérale. Les musiciens quittent le plateau, les danseurs entrent, en reprenant la même configuration : accents, ponctuations, échos et contre-temps, ainsi que cette dynamique circulaire qui remue différents niveaux du corps. La chorégraphe s’empare de ce premier mouvement de Grisey pour instaurer patiemment les conditions d’une écoute globale. C’est une manière pour elle de nous intimer à délaisser les images sonores, analogies quelque peu aisées avec les tropes cinématographiques et leurs poussées dramatiques, et d’accompagner notre attention vers ce qui se joue à l’intérieur de la partition même, dans les pulsations du temps, dans les gestes qui conduisent à l’émission du son, dans les modes de l’accueillir, le soutenir ou l’anticiper.
Le deuxième mouvement de Vortex Temporum fut dédié par son compositeur à Salvatore Sciarrino, créateur des mondes sonores raréfiés, nuées de sons microscopiques et flots continus de bruits infimes. Le piano quitte ses attaches et entame un lent mouvement sur le plateau, comme à la dérive, suivant des courants souterrains, secrets. Musiciens et danseurs sont entrainés dans une danse faite d’attente et d’instabilité, particules aimantées suivant des lignes de fuite qui nous échappent, régis par des lois d’attraction mystérieuses. La matière sonore s’éparpille dans l’espace, environnement élastique, ductile, vaguement tenu entre des nœuds de sens en perpétuelle et discrète révolution. Les techniques d’estompage du son et de fusion des couleurs, les jeux de lumière dans le modelage du timbre, s’impignent dans les corps des interprètes, présences discrètes mais insistantes, opaques. Un mouvement sphérique et vertigineux, continu, gonfle lentement et s’enroule sur lui-même. Nous sommes dans l’œil du cyclone, en apesanteur, absorbés dans le temps spectral des rythmes de conscience modifiée. Le vague murmure du violoncelle frôle le « son zéro », cher à Sciarrino. Une respiration ténue des cordes suffit pour lever un silence magnétique qui éclabousse l’espace, dans une houle de durées imprévisibles.
Le troisième mouvement, dédié à Helmut Lachenmann, nous entraine encore plus loin dans « le vertige de la durée pure ». La danse d’Anne Teresa de Keersmaeker se saisit des explorations texturales de Gérard Grisey et parachève ainsi un lent débordement des sens. Accents, étirements, suspensions étouffées, rendez-vous et pièges composent un paysage flottant. L’écoute se démultiplie. Chaque danseur semble suivre son fil, des temporalités aux pulsations hétérogènes se chevauchent. Le temps se contracte dans des saturations fulgurantes, ça s’affole et ça finit par se liquéfier. Plongés dans les flots de la matière sonore, la danse s’attache à nous rendre palpable la matérialité des sons et bruits, les énergies et les résistances à l’œuvre. Le souffle bas et tenu des instruments à vent charrie des dépôts d’une impensable densité, entraine une patiente sédimentation, une concentration incroyable de l’écoute et du regard qui imprègnent nos corps avec une infinie douceur.
Smaranda Olcèse
* http://brahms.ircam.fr/gerard-grisey

photos © Anne Van Aerschot ; Herman Sorgeloos























