AU BOUT DE LA NUIT, LES POSSEDES VISIONNAIRES DU « VOYAGE »

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VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT : Création du collectif Les Possédés / d’après le roman de Louis Ferdinand Céline / TnBA, Bordeaux du 28 avril au 7 mai 2014 / Scène Watteau de Nogent sur Marne les 15 et 16 mai 2014.

Un plateau tendu de gris et de noir, pratiquement nu si ce n’est quelques praticables à la froideur métallique, tour à tour table, lit, colline, parcours du combattant, ou encore gratte-ciel new-yorkais. Un homme, seul, occupe l’espace. Il parle, parle et parle encore. Dans ce vide abyssal qu’il peuple de ses souvenirs, il dévide son voyage.

Un voyage qui conduit Ferdinand Bardamu – un double de l’auteur – de la boucherie immonde de la grande guerre à la verticalité inhumaine de Manhattan en passant par les terres africaines étouffant sous le joug des miasmes de la colonisation. Un voyage en boucle qui le ramènera dans une banlieue misérable de Paris. Un voyage au bout de l’horreur que rien ne viendra interrompre. Fascinant de vérité sordide transfigurée en performance artistique hallucinée.

Ce qui meuble cet espace-temps parcouru sur place, c’est la langue de Louis-Ferdinand Céline. Une langue tout à la fois incisive, poétique, mordante, souple, argotique, recherchée, une langue protéiforme qui se nourrit de ce qu’elle dit. Les mots sont pétris de chair vivante – celle de Lola, la belle infirmière américaine, ou encore celle de Molly, la généreuse prostituée de Détroit – mais ils ont aussi la tessiture de la charogne en décomposition à l’étal des boues des Flandres. Les plis et replis de ce langage cru et vivant accouchent de maux sempiternels : guerre, massacre, bêtise, lâcheté, misère, maladie. Proférés par un type qui tient et de Charlot et de l’auteur de La Métamorphose, jamais ils n’ont été entendus avec autant de force.

« Ça a débuté comme ça. » … Ferdinand Bardamu, l’anti-héros tragi-comique à résonance métaphysique, ce type qui après s’être enrôlé en 1914, attiré comme beaucoup d’autres têtes de linottes par le miroir aux alouettes des flonflons militaires, se rend vite compte dès que la musique s’arrête qu’ils étaient faits comme des rats ! Lui « le puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté », comment aurait-il pu se douter de cette barbarie en quittant la Place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait « la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? » Cette imbécillité infernale, source d’abominations impensables, va lui sauter à la figure : « Ce qu’on faisait à se tirer dessus, sans même se voir, n’était pas défendu ! C’était même reconnu, encouragé par les gens sérieux. Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière. J’étais dépucelé. »

Et, de dévider la litanie des abominations de la Grande Guerre, de ces victimes non consentantes qui, présentées comme des héros, couvrent encore les monuments aux morts de nos villages, tel ce cavalier, les doigts tremblant l’instant d’avant quand il tentait de saluer son colonel et qui se retrouve, en moins de temps qu’il faut pour l’écrire, décapité … « Sans sa tête, rien qu’une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite ».

La distance de l’humour pour tenter une dérisoire protection contre l’horreur … Quant au colonel, son ventre était ouvert et la sale grimace qui barrait son visage fait dire que « ça avait dû lui faire du mal ce coup-là ! » La veille n’avait-il pas justement harangué le régiment : « Haut les cœurs ! qu’il avait dit … et vive la France ! ». Et Ferdinand de tirer la leçon de ce désopilant bizutage : « Bas les cœurs ! que je pensais moi … Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de choses, quand on en a, mourir c’est trop. Jamais je n’avais compris tant de choses à la fois. Le colonel n’avait jamais eu d’imagination lui. Tout son malheur à cet homme était venu de là, le nôtre surtout ». Comme quoi, la guerre a du bon. Elle fait mûrir la conscience des jeunes hommes…

Et puis, ayant eu la grande chance d’être blessé, il retourne à l’arrière et rencontre la jeune et jolie Lola, son repos du guerrier à lui. Elle panse ses blessures jusqu’au jour où elle le quitte, outrée qu’ « un condamné à mort n’ait pas en même temps reçu la vocation » de – comme les autres – se faire tuer à la guerre ! « La guerre, je la refuse tout net. Lola, c’est moi qui ai raison parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir ». Quel manque de savoir-vivre que de ne vouloir point mourir !

Embarqué dans un paquebot pour les colonies, il découvrira sous le poids du soleil écrasant et de l’humidité ambiante, comment les noirs peuvent être « traités » par des colons corrompus.

Et puis il y aura sa découverte de l’Amérique, verticalité des tours de Manhattan qui donnent le vertige, l’abondance des uns soulignant la misère des autres : « Il ne me manquait qu’un sandwich pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich ! Et dire que soi-même, on peut se promener au milieu de tout cet argent, ça ne vous en donne pas un seul sou en plus, même pour aller manger ! C’est désespérant quand on y pense. Contre l’abomination d’être pauvre, il faut, c’est un devoir, tout essayer, se saouler avec n’importe quoi, du vin, du pas cher, de la masturbation, du cinéma. On ne saurait être difficile en Amérique. » Heureusement que dans le monde hostile du capitalisme à tous crins, les plaisirs du sexe, de l’ivresse, de la fiction du cinéma sont là pour une pause « rêves » …

A Détroit, il tombera de haut en découvrant la violence du travail à la chaîne, débilitant, des usines Ford : « Des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s’ils ne se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça Ford ? Et puis tout autour et au-dessus jusqu’au ciel un bruit lourd et multiple et sourd de torrents d’appareils, dur, l’entêtement des mécaniques à tourner, rouler, gémir, toujours prêtes à casser et ne cassant jamais. C’est donc ici que je me suis dit … C’est pas excitant… ». Heureusement que le capitalisme, pour qui tout est à vendre, tarifie aussi de quoi « s’exciter ». Il rencontrera dans une « Maison » la généreuse Molly : « Elle voulait que je soye heureux. Pour la première fois un être humain s’intéressait à moi, du dedans si j’ose le dire ». Un peu de tendresse dans ce monde qui en est si dépourvu …Une parenthèse enchantée mais qui intervient trop tard dans la vie du héros fatigué.

Pour boucler cette descente aux enfers, il retournera à Paris, dans un quartier sordide, où ayant fini ses études, il deviendra le médecin des pauvres hères miséreux : « Les gens étaient si pauvres et si méfiants dans mon quartier qu’il fallait qu’il fasse nuit pour qu’ils se décident à me faire venir, moi, le médecin pas cher pourtant. J’en ai parcouru ainsi des nuits et des nuits à chercher des dix francs et des quinze à travers les courettes sans lune ». Même les pauvres ne font pas très fréquentables …

Et puis, le final, sublime de désespoir assumé, comme baigné du halo sulfureux des Chants de Maldoror : « De loin le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin … Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout, qu’on n’en parle plus ».

Cette prose, si belle, si puissante, si chargée d’éclats, taillée dans le vif, Rodolphe Dana s’en saisit avec une grande détermination laissant toujours place à une émotion sensible. Pendant près de deux heures, il nous embarque dans cette quête d’un absolu qui n’arrête pas de se dérober. Face à l’insensée violence des mondes à laquelle il se cogne, il est celui qui, malgré tout, reste debout et continue d’avancer, coûte que coûte. Faut-il rappeler que s’il est seul en scène, le voyage est le fruit de l’aventure intérieure d’un collectif, « Les Possédés » créé en 2002, qui privilégie dans ses créations la fragilité de l’humain en cherchant en creux les enjeux cachés d’un texte. Nul doute que sa belle énergie il la puise dans ces ressources partagées.

Pour ce qui est de la scénographie, Rodolphe Dana et Katja Hunsinger dans leurs notes de préparation prévoyaient donner à « la lumière un grand rôle à jouer dans la suggestion des atmosphères traversées, la Guerre, l’Afrique, New-York et la banlieue parisienne ». Au final, c’est peu le cas (hormis la séquence « rêves » quand Ferdinand s’évade de la scène pour rentrer dans un cinéma … le théâtre !).

Ils disaient aussi vouloir « travailler avec une bande sonore à élaborer car le bruit est un élément permanent dans l’œuvre. Que ce soit les obus de la guerre, le métro aérien américain ou les tam-tams africains. Sans illustrer certes ce qui est contenu dans la parole mais trouver un moyen sonore de renforcer ce qui est dit sans jamais alourdir ». Au final, aucune bande sonore. Alors, sans grands effets de lumières et sans échos sonores autre que la voix de l’acteur, ne ressent-on pas, nous spectateurs, un quelque chose qui vient à manquer ?

Oui et c’est fort bien qu’il en soit ainsi … Le « manque » ressenti c’est peut-être tout simplement celui qui se joue sur le plateau à l’intérieur de cet homme privé irrémédiablement de l’humanité des autres et qui n’a aucun Dieu pour le rassurer … Un Homme en état de déréliction absolue et qui éprouve de ce fait l’extrême solitude d’être abandonné au milieu d’un paysage dévasté, celui du dernier siècle écoulé. Un Homme qui ne peut compter que sur les inflexions vibrantes de sa voix pour faire entendre … Ecce Homo … Voici l’Homme … ? Mais si !!!

Yves Kafka

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