ENTRETIEN : NICOLAS CANTIN, « KLUMZY » AUX TRANSAMERIQUES DE MONTREAL

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ENTRETIEN :  Nicolas Cantin /  Klumzy de et avec Nicolas Cantin et Ashlea Watkin / Festival transAmériques 2014, Montréal (CA).

Inferno  : Comment avez-vous travaillé avec votre interprète ?

Nicolas Cantin : Avec Ashlea, ça fait longtemps qu’on travaille ensemble, nous avons déjà fait quatre projets. Quand on a commencé le projet, on était en amour et quand on a fini le projet, on n’était plus amoureux. Le point de départ de ce projet, c’est une bande dessinée qui s’appelle Klumzy, une histoire assez banale, plutôt mal dessinée mais avec un pouvoir d’identification très fort. Je ne sais pas exactement comment on a travaillé, c’était un processus très long, complexe à plein de niveaux.

Je voulais construire une sorte de millefeuille en kaléidoscope. Ashlea a apporté énormément, mais au final le cadre est très précis, très écrit. Je suis assez dirigiste dans ma façon de travailler. En général, je ne performe pas dans mes pièces et pour pouvoir performer à l’intérieur de Klumzy, j’ai du abandonner le regard que j’avais sur mon travail. J’ai essayé de mettre des choses que je ne comprenais pas du tout, des choses qui peuvent ne pas fonctionner, faire un virage : je voulais créer des moment qui m’échappent…Je suis un obsessif, j’ai une écriture assez précise, c’est pour ça que je me suis mis dedans, pour donner un coup de pied dans la fourmilière. C’est la première fois que j’accepte de ne pas connaître l’image parce que je suis sur scène. Je déteste y être et j’adore être à l’extérieur, voir. J’aime contrôler l’image sur scène et ça me trouble beaucoup de ne pas savoir ce que le spectateur perçoit de moi, du regard que j’ai sur le public, sur Ashlea. C’est très troublant et même violent pour moi, mais je l’ai fait parce que je voudrais que mes spectacles dérapent, que je perde le contrôle, j’aimerais arriver à ça un jour. J’essaie de saboter mes spectacles en général. J’essaie d’aller contre moi.

Vous dites vouloir chercher l’échec dans vos spectacles. Dans cette relation de frontalité, n’avez-vous pas l’impression d’imposer une relation de pouvoir trop à votre avantage ?

Il y a toujours une relation de pouvoir dans un spectacle, qu’on le veuille ou non, dans un spectacle, on manipule. Il y a une notion de manipulation qu’on peut déguiser comme on veut, mais qui existe.

Pourquoi ne pas faire une installation ?

Je suis fatigué de ce genre de commentaire. Non, c’est un spectacle. Ce n’est pas une installation. Je suis très étonné par l’impatience des
gens. Ce travail est fragile et je sais qu’il faut du temps pour une décantation du travail, pour qu’il y ait quelque chose qui arrive.

C’est quoi, fragile ? Le regard ? Le lien entre les spectateurs et la pièce ?

La matière est fragile et volatile. C’est un travail sur des formes d’intimité. J’aime l’idée que c’est un travail d’explosion et d’implosion.

Une sorte de révélation ?

Oui, comme avant dans la photographie. Il fallait du temps avant que l’image apparaisse. J’accepte que ça divise le public, qu’il y ait une partie du public qui ne le reçoive pas, mais pour moi c’est un contrat.

Un contrat… un contrat de quoi ?

Un contrat de confiance, j’ai un souci constant du public, je respecte beaucoup le public et je veux l’amener à un certain endroit. Et je suis fatigué de tous ces spectacles qui te gardent réveillé tout le temps, mais que te donnent-ils ? Peut-être que c’est un travail exigeant, mais je ne le trouve pas aussi exigeant à la fois.

Dans cette pièce,  le temps se dilate. Que voyez-vous dans le regard du public ?

Je cherche un espace. Je trouve que des choses se passent. Je suis comme devant un tableau.

J’ai  trouvé dans votre spectacle que la forme prend beaucoup d’espace, mais je n’ai pas tout à fait compris votre propos. Cette pièce parle du désir ? C’est quoi pour vous le désir ?

Au niveau du fond,  je ne sais pas ce que je veux dire et je ne veux pas le savoir. Pour moi c’est un poème, il y a plusieurs choses à l’intérieur. J’ai mis beaucoup de temps pour trouver la forme. J’ai cassé constamment la forme parce que je trouvais trop évident ce que je voulais dire. Pour moi c’est évident, mais je n’ai pas envie de le dire. Il y a des choses à prendre, je crois, certains spectateurs captent certaines choses, des choses qui m’échappent complètement. Alors que certaines personnes vont complètement passer à côté et ne rien capter du tout,  mais c’est bien quand même. Je ne suis pas là pour vendre quelque chose.

Et donc, c’est quoi pour vous le désir ?

Je veux faire le portrait d’une personne que j’aime…Je veux faire le portrait de cette personne, mais je me rends compte que c’est impossible de faire le portrait de cette personne. Je ne voulais pas faire un portrait linéaire parce que ça ne m’intéresse pas, et je me suis rendu compte petit à petit qu’en faisant le portrait d’une personne, c’était peut-être mon propre portrait que je faisais. J’ai voulu faire passer son portrait par la métamorphose, autrement je trouvais la chose trop impudique ou trop crue. Il fallait déformer, plier, je trouvais intéressant qu’on ne la voie presque pas. Je voulais passer par une sorte d’intimité mais la transposer grâce au masque ou à la transformation. J’ai fait un portrait mais ça parle aussi d’autres choses. C’était le portrait de mon amoureuse. On était très proches de la flamme, c’était dangereux à certains niveaux parce que l’on travaille sur nous-même, et on passait presque de l’autre côte du miroir. A un certain moment je me suis dit : c’est drôle, on s’aime, mais l’autre personne demeure toujours un inconnu. Qui est l’autre ?

Propos recueillis par Camilla Pizzichillo
avec Charlotte Imbault et Aurore Krol
pendant le festival Transamériques 2014 à Montréal

Klumzy de et avec Nicolas Cantin et Ashlea Watkin a été joué du 3 au 6 juin 2014 au Théâtre Prospero de Montréal, du 7 au 8 octobre 2014 à La Friche la Belle de Mai de Marseille, et il sera joué du 25 au 27 mars 2015 à l’Usine C de Montréal.

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Crédits photos : Nicolas Cantin et Alexandra B Lefebvre

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