ROMEO CASTELLUCCI, « SACRE » AU FESTIVAL D’AUTOMNE

securedownload (1)

Romeo Castellucci : Sacre / Grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne / 9 – 14 décembre 2014.

La cage de la scène est refermée sur elle même, vase clos, abîme de tous les dangers et de tous les possibles. Le théâtre est le lieu de la séparation, se plaît à nous rappeler Romeo Castellucci. Quelque chose d’énorme et de terrible était lové au cœur de The Four Seasons Restaurant, un tourbillon qui gonflait irrésistiblement, réveillant les énergies créatrices du plateau, menaçait de tout emporter sur son passage. Pour Sacre, cette nouvelle création, une membrane vibratile scelle l’environnement désertique qui déploie sa poussière blanche sous l’emprise d’un imposant engrenage. Les machines sont encore en veille. La salle est allumée. Grâce à de vagues effets de miroir, les spectateurs qui s’installent progressivement sont happés, font d’ores et déjà partie d’une même image à plusieurs strates de transparence.

Dans les limbes

Quelques semaines plus tôt, toujours dans le cadre du Festival d’automne, sur la scène du Théâtre de la Ville cette fois, des personnes parfaitement anodines erraient pendant un long moment derrière un même 4ème mur translucide, prises en étau, dans un état halluciné de présence–absence, obstinément affairées à des gestes à la fois précis et lointains, simples, dont la signification nous échappait. Il s’agissait de l’ouverture de Go Down Moses et cet hermétique Prologue, dont le reste de la pièce ne nous donnait pas d’autres clés, entre en résonance, vient hanter l’espace vide où va se déployer le Sacre. Le souvenir trouble se précise, des agrégats de sens pourtant diffus animent ce paysage en latence, alors que le regard se perd dans les limbes d’un monde dont l’avènement se conjugue au passé. Ce n’est pas pour autant le passé du rituel païen à l’origine du livret de Stravinsky. Romeo Castellucci regarde du côté de l’agriculture contemporaine et de ses pratiques de fertilisation à grande échelle.

L’Ecclésiaste

Les machines s’activent, des voyants rouges s’allument, un grondement sourd monte avant que les premiers accords du Sacre du printemps, sous la direction de Teodor Currentzis ne retentissent dans la salle. C’est d’ailleurs à l’invitation de ce remarquable jeune maestro que le metteur en scène s’est attaqué à l’une des œuvres les plus reprises du 20ème siècle. Aller au delà du vitalisme de bon aloi qui teinte la grande majorité de versions chorégraphiques était l’un des desseins premiers de Castellucci. Faire danser la poussière. La cruauté viscérale de la musique de Stravinsky, ainsi dépourvue de corps, s’insinue dans les moindres particules de cette matière blanche, les aimante – jets torsadés, coulées rapides, pluie fine, voiles, amples rideaux et nappes de brouillard qui persistent et remontent lentement du sol, saturent l’atmosphère, la rendent terriblement lourde. Un travail de lumière savamment orchestré parachève cette symphonie qui conjugue les sens. C’est précisément pendant les respirations de la musique que l’air nous devient à proprement parler irrespirable. Davantage que de simples effets visuels – trajectoires, flottements et flux, ce sont les idées de chute, de dispersion, de grain, de contamination enfin qui s’imposent à nous dans leur matérialité primaire, avec une acuité quasi-somatique. L’inexorable verset de l’Ecclésiaste : tout a été fait de la poussière, et tout retourne à la poussière semble trouver sa parfaite traduction dans cette vanité contemporaine.

Comme un grand verre (sans les stoppages étalon)

Une étonnante sensation de poids se précise lors du deuxième mouvement de la partition. Dans l’environnement désormais complètement blanc, l’évanescence s’agrège, acquiert une autre consistance. Il y va désormais de colonnes de poussière, de masses opaques, de strates de coulée. Les machines entament une lente et lourde descente. La pression augmente, le sentiment pesant laisse affleurer une menace indéfinissable, monstrueuse. On entend les respirations de l’engrenage. Les différents éléments, broyeuses de chocolat et moules mâlic en puissance s’affolent. Leurs mouvements – rotations, ellipses, renversements de sablier, oscillations de pendule – appellent cette effroyable union frappée du sceau de l’interdit. Pour un instant, les miroitements du Grand Verre de Marcel Duchamp semblent se déployer dans l’espace et la mariée mise à nu par ses célibataires même est offerte dans cette étendue de cendres blanches.

La force d’un théorème

Par delà tout jeu d’étranges associations, l’équation de Castellucci est implacable. Elle se résume à une seule formule, elliptique : CO5 (OH) (PO4)3.

Un voile en tulle blanc recouvre pudiquement l’installation. Il fait écran, accueille une projection, image en miroir de cette première image noire qui entrainait The Four Season Restaurant dans la spirale impitoyable d’un trou noir dont le musicien Scott Gibbons aurait surpris les pulsations magnétiques. Dans le Sacre, le voile est clair, les mots s’y inscrivent aussi. Des phrases concises véhiculent une description froide et technique.

Pour Castellucci, ce 3ème acte est placé sous le signe de la mise à mort rituelle dans le livret initial. Cette matière fine qui s’infiltre partout évoque les épandages des pesticides et autres armes chimiques, le paysage calciné après une explosion nucléaire et ses neiges hallucinées de poussières radioactives. La vie, au nom de laquelle on prodigue ce geste de fertilisation industrielle, a complètement disparu, étouffée par les cendres. La palpitation organique fait brièvement irruption dans le texte. Une simple indication quantitative – 6 tonnes de poudre d’os, en provenance de 75 bovins –, parvient à resituer le débat. Sacre est accueilli par la Grande Halle de la Villette et le souvenir du Sang des bêtes de Georges Franju hante encore les anciens abattoirs.

La boucle est bouclée de manière magistrale. Le metteur en scène semble garder de l’ancien ordre de la nature cette forme circulaire, autosuffisante, qui se nourrit d’elle même. Le texte continue à distiller des informations et son objectivité scientifique contraste cruellement avec les températures colossales qui ponctuent le processus de purification de la matière organique. Des silhouettes commencent à s’affairer derrière le voile. Affublées des combinaisons étanches, respirant à travers des masques, des personnes évoluent dans ce paysage contaminé, à l’image de potentiels travailleurs agricoles d’une industrie qui ne connaît plus les saisons, s’emploient à réalimenter les machines.

Ainsi s’achève cette programmation portrait en trois étapes que le Festival d’Automne dédiait au metteur en scène italien. Romeo Castellucci fera également partie du cru 2015 avec une reprise très attendue de l’Orestie à L’Odéon et une nouvelle création, Les métopes du Parthénon, pour la Grande Halle de la Villette.

Smaranda Olcèse

securedownload

Comments
One Response to “ROMEO CASTELLUCCI, « SACRE » AU FESTIVAL D’AUTOMNE”
  1. culturieuse dit :

    J’ai vu « Go down Moses » en Suisse et ce fut un véritable coup de coeur. Ce spectacle est maintenant ancré en moi et pour longtemps. Merci pour cet article. Je regrette de manquer celui-là.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives