FREDERIC CONSTANT : « CHRONIQUES DES TEMPS DE GUERRE », LE NO MAN’S LAND D’ANDROMAQUE

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« Andromaque » Jean Racine – Frédéric Constant : TnBA – Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, du 8 au 17 janvier 2015 / TNB – Théâtre National de Bretagne-Rennes, du 3 au 7 mars 2015.

Les Années de Cendre, déclinées en quatre opus (I. Tableau autour de G. la Guerre de Troieévoquée comme une Iliade moderne ; II. Eneas, Neuf l’errance des déracinés laminés par la violence des conflits politico-religieux ; III. Andromaque de Racine ; IV. Astyanax voit rouge, l’héritier moderne du fardeau tragique confronté aux convulsions du présent et à l’angoisse de l’à-venir), tel est le projet ambitieux de Frédéric Constant, metteur en scène / acteur (c’est lui qui endosse les habits de Pyrrhus) de cette pièce phare de l’univers tragique de Jean Racine.

Ecrite en 1667, et seule écriture « classique » (les autres opus donnent lieu à des écritures contemporaines) de ces quatre volets dédiés au thème de la guerre qui trame l’histoire du monde depuis ses origines, Andromaque en constitue le troisième temps et se veut une pause « entre deux guerres ».

Si le vers racinien est respecté dans sa scansion non déclamée, mais dite avec le souffle sensible qui en restitue la dimension de l’humain confronté au maelström du désir, la pièce est en revanche transposée dans les années 1920, ce temps, entre deux guerres, qui sépare la boucherie de la première, soldée par le traité de Versailles (bombe à retardement, terrain miné par les frustrations qu’il engendre), et la seconde qui embrasera une furie mondiale et le génocide hantant l’Histoire présente.

Ce choix de projeter cette tragédie hors de son cadre antique (chute de Troie, XIIème siècle av. J-C) pour l’insérer dans une période proche – écartelée entre deux conflits mondiaux – se veut l’écho de la situation princeps où les Grecs d’Agamemnon, tout juste vainqueurs d’Ilion (autre nom de Troie) sont en proie aux affres d’une guerre fratricide annoncée. Cette menace planant sur la paix à peine recouvrée prend en fait deux visages. Celui d’Astyanax, fils d’Hector (tué par Achille, père de Pyrrhus) et d’Andromaque (captive de Pyrrhus) et qui pourrait bien, devenu adulte, nourrir une funeste vengeance contre le peuple responsable de la mise à mort de Troie et de son ascendance. Mais aussi celui des cités grecques (autant d’états indépendants) liguées contre l’Epire : Pyrrhus, le roi félon de cette autre cité grecque, refusant de leur livrer Astyanax pour plaire à sa captive qu’il entend épouser.

Si l’on comprend l’évidence de cette « correspondance » entre ces deux époques, l’antique et la moderne, confrontées aux mêmes incertitudes d’un temps de paix lourdement menacé, si l’on peut trouver judicieux d’avoir donné à cette tragédie un cadre temporel plus adapté chronologiquement aux autres volets dédiés tous au fléau de la Guerre qui accompagne l’histoire de notre « humanité », on peut douter de l’impact de cette transposition en ce qui concerne une représentation d’un seul opus de ces chroniques de guerre. Cependant, et malgré cette réticence sur la pertinence de cette transposition qui fait entendre des alexandrins dans la bouche de protagonistes quasi contemporains, il convient de saluer l’efficacité de la mise en scène où les décors d’une grande bâtisse 1920 offrent le cadre de ces rencontres impossibles entre des désirs qui ne trouvent jamais dans l’autre la résonance de leurs vœux singuliers.

Désirs à jamais contrariés, désirs à jamais inaboutis, puisque amours toujours condamnées à s’adresser « à une personne qui n’en veut pas » : Oreste, l’ambassadeur des Grecs venu réclamer Astyanax est amoureux d’Hermione qui ne l’aime pas ; Hermione, fille d’Hélène et Ménélas, est promise à Pyrrhus qui ne l’aime pas ; Pyrrhus, roi d’Epire, aime Andromaque qui ne l’aime pas ; Andromaque, la captive troyenne, veuve d’Hector, reste viscéralement attachée aux vœux d’union formulés naguère à son illustre époux, défunt, et dont l’amour lui est désormais impossible.

De là à dire, comme Frédéric Constant et ses collaborateurs, Catherine Pietri et Xavier Maurel, l’affirment que l’intrigue amoureuse n’existerait pas dans sa dimension tragique si le contexte géopolitique des conséquences du meurtre d’Hector par les Grecs n’existait pas, il y a là un grand écart qui invite à la circonspection. En effet, si l’on entend fort bien l’instrumentalisation (certes intelligente) des metteurs en scène de cette pièce dans leur projet global, on ne peut pour autant dénier à la pièce de Racine sa force humainement tragique hors de tout contexte socio-politique. En effet, ce qui est en jeu ici, nous semble dépasser les contingences de tous ordres pour se situer au cœur même de ce qui définit l’essence du désir, son impossibilité à être, vu sa capacité à échouer. Cela apparaît comme une donnée universelle qui échappe à tout cadre spatio-temporel et contredit le point de vue énoncé par ailleurs.

Ainsi, dans les deux derniers actes, la vidéo est convoquée judicieusement pour créer ce tourbillon des passions incendiaires dévastatrices jusqu’à ce que mort réelle (c’est le cas de Pyrrhus assassiné par les Grecs armés par la main du pauvre Oreste qui a cru ainsi pouvoir conquérir la fille d’Hélène, et d’Hermione se poignardant sur le corps agonisant de son amant qui l’a délaissée pour une autre) et mort psychique s’ensuivent (c’est le cas pour Oreste qui après avoir commis l’acte régicide qu’il réprouvait est la proie des Erinyes qui le tourmentent). « Travaillés » – du latin tripálĭum, instrument de torture à trois poutres – de l’intérieur, les héros raciniens, désespérément humains dans leur capacité infinie de souffrances liées au désir, s’autodétruisent, consumés par le feu de leurs passions destructrices.

Les acteurs, Anne Sée en Andromaque imposante de dignité solennelle, Frédéric Constant en Pyrrhus à la fois roi et amoureux désespéré, Catherine Pietri en Hermione manipulatrice impuissante, et Oreste en « fou amoureux », sont en parfait accord avec l’esprit racinien et communiquent la passion qui implose et explose à l’envi, avant d’envahir le plateau pour gagner la salle entière. Une belle et juste « représentation » de la guerre mortelle menée en chacun de nous par la force du désir qui, paradoxe marquant à jamais l’existence du sceau de la complexité, soutient seul nos pulsions de vie.

Yves Kafka

Création le 13 janvier 2014 à la Maison de la Culture de Bourges Scène Nationale.

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