JENNIFER CARDINI TEMOIGNE DU TIMBRE SECRET, PORTEE PAR SON LABEL « CORRESPONDANT »

Jennifer cardini (1)

ENTRETIEN : Jennifer Cardini & le Label Correspondant.

Des lignes de basse colossales, des mélodies célestes, des notes qui vibrent de toutes puissances, une pincée d’étincelles d’électriques, une gaieté convulsive. A l’arrivée, tel est le timbre secret que recèle un show de Jennifer Cardini. Il s’expose, explose sous la forme d’un kiff sans bornes mis au service du bien-être indéfinissable, et efface dans son sillage blessures et frayeurs. Un label, Correspondant a une maison, un lieu où cohabitent en rythme les couleurs infinies des peuples qui rêvent de rencontres. L’occasion fut toute trouvée peu avant Une nuit avec… Jennifer Cardini&Sophie Morello, au Divan du Monde, le 12 décembre pour Inferno d’écouter d’une autre oreille la DJ au sujet de nos visions ombreuses.

 » Amoureux solitaires » de Jennifer Cardini

 

Inferno : Qu’est-ce qui fit naître votre musique et quels tournants majeurs ont su l’innerver au fil des années ?

Jennifer Cardini : Je suis DJ depuis 20 ans déjà. J’ai depuis toujours collectionné des disques et beaucoup écouté de musique. Plus jeune, j’en achetais un grand nombre. La musique a occupé une place importante dans ma vie à partir de l’adolescence. Je me suis mise à mixer en m’y hasardant. J’ai découvert la musique électronique dans le sud de la France, dont je suis originaire. A l’époque sauf avec le vinyle, il était impossible d’entendre cette musique à la radio. Les CD ne la diffusait pas. Ainsi ai-je acheté des platines et commencé à collectionner des vinyles. Puis j’ai rencontré des gens dans des magasins de disques, qui m’ont proposé de jouer. Ils étaient intrigués du fait qu’ils voyaient peu de filles. J’ai commencé à jouer et de fil en aiguille, devenue résidente du Rex, du Pulp et enfin rencontré Kompakt. Cela m’a permis, de commencer à voyager et prendre une dimension internationale. J’ai pu créer le label Correspondant. Il a 4 ans. Une fois par mois, on sort un maxi, et une compile par an.

Inferno : Est-ce l’idée de la collection qui régit vos créations ?

Jennifer Cardini : Je garde très peu, et n’ai pas une collection énorme. Seulement le peu que j’ai, je ne m’en séparerai jamais. C’est un peu difficile pour moi comme procédé. Souvent je trouve un peu bizarre de collectionner des choses, d’amasser les disques, ou alors il faut que ce soit de belles choses. Je ne collectionne pas pour collectionner. Je ne passe pas mon temps sur Discogs à chercher des pièces, à traquer avec opiniâtreté et obstination des morceaux. Les choses passent, sont là, je les achète ou on me les donne sans pour autant que cela tourne à l’obsession démente.

Inferno : Vous titrez votre label « Correspondant », cela fait penser à la guerre et aux échanges épistolaires.

Jennifer Cardini : Je trouvais que c’était en accord avec mes voyages. Lorsque je pars, je vais à l’aventure, je capte pendant quelques heures la température d’une ville. Je partage un moment avec la jeunesse, échange avec elle car c’est elle qui fait vivre la nuit. J’ai souvent mixé librement dans des endroits, comme le Liban, l’Egypte au rythme des révolutions arabes. Dans ces pays la culture clubbing n’est pas aussi intense qu’ailleurs, cependant j’ai vu dans ces endroits de conflits des corps tournés vers une énergie, une joie propre à la danse et à l’extase d’être au monde incroyable. Cela tranche avec une certaine atmosphère atone que l’on peut constater ici et là. Selon les pays tu observes les climats, qu’ils soient politiques ou sociaux. Quelles catégories de personnes vont sortir ? Les réactions, selon que cela soit pointu ou pas. Du coup Correspondant, collait bien. Tu pars dans un autre pays, tu reviens avec des histoires. Au début j’invitais beaucoup d’allemands avec ce souvenir de correspondants à l’école. Par ailleurs, l’idée de symétrie est intéressante pour moi dans le nom Correspondant. Je suis contente du nom, en fait…

Inferno : Vous voyagez dans le monde entier, traversez des contextes politiques extrêmement différents. Essayez-vous de faire passer des idées ?

Jennifer Cardini : Ce serait un peu prétentieux. Non, j’essaye de jouer. Avec la musique électronique tu véhicules des émotions. Or si tu veux faire passer des idées, cela implique du texte. Le texte dans la musique électronique en général reste en surface : « Can you feal the bass ? », c’est le message (rires). J’essaye plutôt de faire en sorte que les gens écoutent quelque chose qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre, de les surprendre, et surtout de pas leur donner forcement ce qu’ils attendent, ou ce qu’ils connaissent. J’essaie de les amener dans des endroits plus sombres, des choses plus expérimentales, moins évidentes d’approche…

Inferno : Des zones de turbulences, or ce qui reste difficile au bout du bout, est de mettre des mots précis, pour partager avec d’autres auditeurs, cette multitude d’émotions brassées lors de tes mix. Pourquoi ?

Jennifer Cardini : C’est peut-être plus intéressant, de ne pas arriver à tout définir, de rester tout simplement dans l’émotionnel. Cela me plaît beaucoup le fait que ce soit abstrait parfois. Ce que j’aime avec le fait de mixer est de jouer plein de choses différentes au sein de mes sets. Je passe du rock à la house, à la techno. Toutes ces choses qui ne sont pas forcement liées, comment puis-je les unir ? Je vais d’un courant musical à un autre, et j’essaye de construire une homogénéité au sein de cette matière. Vous ne pouvez pas vraiment plaquer des étiquettes. Ce n’est ni de la house ni de la techno, c’est un peu de tout en même temps. Je trouve que c’est plus intéressant. La partie qui m’excite le plus dans mon travail est celle-ci.

Inferno : Est-ce que le fait que vous habitiez à Cologne a lien avec l’art, et le dadaïsme ?

Jennifer Cardini : Non, même si c’est une bonne raison pour déménager (rires).Je suis partie pour des raisons personnelles. En revanche je ne peux pas renier son impact sur la scène musicale à Cologne. Thomas Brinkmann par exemple, il a appelé son label Max Ernst. Beaucoup d’artistes de Cologne, comme Barnt ont fait des écoles d’art de Cologne. Je trouve que c’est une ville chouette, il y a énormément de galeries. Je suis allée une fois à Art Cologne, c’était très bien, intéressant. Une vraie énergie culturelle dans cette ville est présente.

Dans la musique électronique le fait de déconstruire avec un brin d’humour, de dérision parfois, fait penser effectivement au dadaïsme. Mais je trouve qu’en démocratisant la musique électronique, cet esprit a un peu disparu. Ibiza c’est loin du dadaïsme. La musique électronique est imbibée de conformisme et je trouve cela assez triste. Barnt, c’est un bon exemple d’artiste qui essaie de casser les codes. Je ne suis pourtant pas du genre à dire c’était mieux avant. Cet esprit dada, il faut retourner dix ans en arrière pour le retrouver. Maintenant c’est une grosse machine. Elle génère énormément d’argent. Une forme de conformisme s’est installée et elle s’éloigne pour le coup complètement de l’esprit dada.

Inferno : Avez-vous par moment été dégoûtée de cette machine infernale ?

Jennifer Cardini : J’évolue dans un cercle où je choisis ce que je veux faire et avec qui je veux le faire. Je n’ai pas un succès planétaire, une formule magique toute faite. Je pense que c’est très confortable, et me donne une certaine liberté. Avec un succès énorme comme ceux du top 10 de Resident Advisor, très peu de place est laissée à la surprise et il est difficile pour eux d’être novateur, de prendre des risques. Passé à une certaine notoriété, les gens attendent de toi, ils attendent que tu sois ça ou ça.. Dans la situation dans laquelle je suis, je me sens libre de faire ce que je veux lorsque je joue, et c’est une essence pour moi. Je n’utilise pas d’astuce, cela reste très personnel.

Inferno : A fleur de certaines de vos compositions, le texte, la poésie pourquoi sont elles très rares, à l’image du titre « Amoureux Solitaire » ?

Jennifer Cardini : Amoureux Solitaire, c’est la chanson de Jacno, c’est un vrai auteur. Les paroles sont magnifiques, c’est presque de la poésie. Jacno, c’est de l’élégance pure, c’est très beau. Les paroles d’Amoureux Solitaire, lorsque je les ai parlées sur de la musique, j’ai ressenti beaucoup de choses. Je suis plus du côté de l’émotion des sons, que verbale, je crois. Ce qui me touche le plus ce sont les sons, les mélodies, plus que les mots ou alors il faut qu’ils soient écrits par quelqu’un tel Jacno.

Inferno : Si vous devriez comparer le mix à un art, ce serait lequel, la peinture ?

Jennifer Cardini : Oui, à de la peinture peut-être, en envisageant l’exposition du son selon trois plans qui s’alignent visuellement. Mais ce pourrait être comparé aussi à de la sculpture. Tu travailles à partir d’un bloc, tu trouves des points communs entre des morceaux selon ta sensibilité. Cela m’arrive de mettre un disque avec des copains et de discuter avec eux, et je vois qu’ils ne l’auraient pas fait tel quel. C’est un truc personnel d’oreille et cela résonne pour moi d’avantage avec l’architecture. Je passe beaucoup de temps à réfléchir à la construction, je suis là et je veux aller là, comment dois je faire ? Qu’est ce que j’utilise par quelles émotions, vais-je aller ? Quand je construis, je commence souvent par avoir la fin. J’ai la fin, et j’effectue un retour en arrière. Parfois j’ai la fin et le début, et j’essaye de voir comment lier les deux, comment aller du point A au point B. Mais j’aime bien l’idée d’une fin et aussi entre de la narration, des dialogues c’est important pour moi qui suis cinéphile par ailleurs.

Inferno : Dans cette architecture, un trait commun se détache t-il ?

Jennifer Cardini : Un peu de mélancolie, de la mélodie sensuelle et du physique parfois. C’est assez minimal, et en même temps assez riche. Il faut que je sois touchée. Jamais je ne me dis que ce morceau est efficace. Je dois d’abord le ressentir, sinon j’ai l’impression de tricher. Je pense qu’une générosité, est imprégnée dans ce que je fais. Je ne peux pas tricher parce que je donne énormément de moi-même lorsque je joue et bouge beaucoup. Parfois j’ai envie de pleurer, je vais jouer avec un grand nombre d’émotions. En studio, je commence d’emblée avec l’idée de ce que je veux faire et cela finit toujours par être quelque chose de plus doux, ou sombre. Parfois, je veux faire un morceau très dancefloor, mais cela ne prend jamais et finit toujours par être intimiste. Je n’arrive pas à me dire, je vais faire ça et je sais que ça va fonctionner. Je vais peut-être faire une minute de morceau et partir ensuite dans une autre direction. Au début ça m’énervait, maintenant je me dis que c’est très bien comme ça.

Inferno : Du coup, on voyage, on va loin, planons…

Jennifer Cardini : C’est planant un peu oui, mais en ce moment c’est assez psychédélique en fait. Comme je joue la musique des autres qui correspond un peu au courant psychédélique du moment.

Inferno : Quel est votre premier souvenir musical ?

Jennifer Cardini : Michael Jakson, c’est quelque chose de générationnel. C’est le premier disque que j’ai eu entre les mains. C’est plutôt bien, on retrouve beaucoup cette rythmique, ce coté disco, pop que j’aime, comme certaine sortie de Kompakt, cette influence ressurgit.

Cure : « A Forest »

 

Inferno : Si vous deviez mourir qu’elle titre souhaiteriez vous ?

Jennifer Cardini : A Forest de The Cure, ça serait pas mal ça ( rires). Après plein de trucs, c’est difficile de choisir, j’ai ce souhait de mourir vivante. Enfin, je pense à un morceau de Boards of Canada ou… Non un morceau de Boards of Canada ce serait bien quand même : Everything you do is a balloon. C’est assez joli. J’étais toujours très fan de Warp, spatialement de Boards of Canada qui m’émeut particulièrement. Leur dernier album Tomorrow’s Harvest, je le trouve splendide. Je ne suis pas du genre à être fan mais pour le coup, là je le suis un peu.

« Everything You Do is the Balloon » de Boards of Canada :

 

Propos recueillis par Quentin Margne.

Lien vers le Label Correspondant : https://soundcloud.com/correspondant

Photo credit: Lucie Ella

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