ENTRETIEN : MATTHIEU POIRIER, COMMISSAIRE DE L’EXPOSITION SOTO CHEZ PERROTIN

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JESUS RAFAEL SOTO, « Chronochrome » / Galerie Perrotin, Paris. / du 10 Janvier au 28 février 2015. Entretien avec Matthieu Poirier, commissaire de l’exposition.

« Nous ne tournons plus autour de l’œuvre, c’est elle qui nous tourne autour. »

Inferno : Pourriez-vous nous expliquer le titre « Chronochrome » ?
Matthieu Poirier : Le terme, s’il peut évoquer à juste titre un procédé oublié de cinéma couleur, ce terme qualifie la couleur pure, telle qu’est temporalisée, mais aussi spatialisée, dans l’oeuvre de Soto.

Inferno : Selon quel critère avez-vous choisi les œuvres à exposer à Paris ?
M. P. : Cette orientation pointée par le titre m’a conduit à privilégier les travaux les plus radicaux, les moins sujets à la composition. Même dans le cas où les oeuvres sont polychromes (série des Ambivalences), elles associent entre eux divers petits « tableaux » monochromes, le plus souvent portés en avant du fond sur lequel ils sont fixés. La formulation du monochrome de Soto diffère fondamentalement de celle d’Yves Klein, pour ne citer que lui, en ce qu’elle est hautement construite, rythmique, vibrante et atmosphérique.

Inferno : Chronochrome est une double exposition, qui occupe simultanément les espaces de Paris et New York. Pourriez-vous expliquer ce choix ?
M.P. : Chronochrome est en réalité une seule et unique exposition qui se déploie sur près de 1.200 m2, mais dans deux espaces géographiquement distincts. À Paris comme à New York, on retrouve donc, dans les grandes lignes, le même cadre chronologique et esthétique ; avec des oeuvres différentes bien sûr, on y retrouve les mêmes catégories. Emmanuel Perrotin a eu l’idée de déployer le projet dans deux de ses trois galeries, car le projet que j’avais en tête nécessitait beaucoup d’espace. J’ai donc conçu les deux expositions comme complémentaires, bien sûr, mais aussi comme autonomes – on peut voir l’une sans obligatoirement voir l’autre.

Inferno : Quel est pour Soto le rapport entre le temps et l’oeuvre ?
M. P. : Il ne s’agit pas d’un temps narratif, avec un début et une fin. C’est un temps de la vibration, de l’oscillation, ou encore du « battement », comme a pu le formuler Rosalind Krauss à propos de l' »Optique de précision » de Marcel Duchamp.

Inferno : Le temps dans le mouvement…
M. P. : Chez Soto, le mouvement dont il est question n’est pas forcément celui, physique, de l’œuvre ; même si certains éléments sont mobiles, c’est notre propre déplacement, la moindre oscillation de notre corps percevant devant l’œuvre qui vont faire vibrer tout le tableau. Il a dit s’être installé à Paris parce que cette ville avait vu naître l’impressionnisme et le cubisme. En effet, le moindre relief de Soto peut être mis en perspective avec le Cubisme, notamment pour cet emploi d’une géométrie à la fois rigoureuse mais fragmentaire, et aussi avec l’impressionnisme pour la division de la touche, la démultiplication des éléments identiques à la surface visant à générer un ensemble vibratoire, un flottement continu de la forme. Il faut avoir en tête les Nymphéas de Claude Monet ou encore la fameuse touche « en pavés » de Paul Cézanne quand on regarde Soto, à la différence notable que les tableaux de ce dernier n’en sont plus : tels des phénomènes et non plus tels des objets – qu’ils sont pourtant -, ils se déploient dans l’espace, en suscitant chez le spectateur une réaction motrice. Mais cette « incitation » n’est nullement autoritaire, bien au contraire : il n’y a plus de point central, de perspective et de lecture uniques ; nous sommes face à des micros évènements devant lesquels il est impossible de stabiliser notre vision, la contemplation est intense et dynamique.

Inferno : Quelle est, selon vous, la place du public dans l’œuvre de Soto ?
M. P. : C’est le critique Jean Clay qui suggère à Soto le titre de « Pénétrable » en s’appuyant sur ce dont ce dernier parlait souvent : pénétrer la matière de l’œuvre de son propre regard. L’œuvre de Soto explore et pousse les capacités perceptives de la vision : tout vibre, tout est en mouvement… finalement l’art optique et cinétique n’est pas préoccupé par le mouvement en lui-même, ce qui est intéressant c’est la question du phénomène et des seuils de la vision. De surcroît, dans les Pénétrables, il y a une donnée tactile : on touche les milliers de fils suspendus, ils nous frôlent

Inferno : Pourquoi ce besoin de contact physique ?
M. P. : Il lié à l’idée de Soto d’éveiller le spectateur, de l’activer. C’est le regardeur, mais aussi son corps, que l’artiste place au cœur de l’œuvre. Il semble parfois que la radicalité épurée de cette abstraction appelle en retour le spectateur, sa figure. Car c’est une forme de figuration que joue le spectateur, qui ne ne va plus seulement regarder le tableau, mais être lui-même un sujet d’observation pour les autres spectateurs. Par exemple, pour comprendre l’œuvre, il est très important de regarder le public rentrer et déambuler dans un Pénétrable. On se rend vite compte que le contact physique désinhibe considérablement. C’est une révolution copernicienne : nous ne tournons plus autour de l’oeuvre, c’est elle qui nous tourne autour. L’œuvre de Soto ne se laisse pas regarder comme un objet à distance, elle nous submerge. Les Nymphéas de Monet, encore eux, annonçaient cette étape. Il est aussi question d’élément liquide quand Soto parlait de l’importance de partager un « bain commun ». Ce Pénétrable, Soto en avait même envisagé une version aquatique, faite non plus de fils en plastique mais de jets d’eau ou de vapeur – nous aurions alors partagé la même matière. Cela fait d’ailleurs partie de l’utopie cinétique, de l’échange social que l’œuvre peut susciter.

Inferno : Pouvons-nous parler d’engagement social pour Soto ?
M. P. : Oui je le crois. Soto n’a jamais été engagé politiquement, il n’a jamais théorisé, il considérait que son travail possédait en lui-même cette dimension sociale. C’est un poète, qui pratique une forme de coupure avec le monde, et qui en même temps, embrasse la réalité de l’espace, du temps et, du temps et du corps dans toutes ses œuvres. Par son caractère non autoritaire, déhiérarchisant, son œuvre participe d’une façon subtile à l’esprit démocratique.

Inferno : Après avoir été présentes dans l’exposition « Dynamo » aux Galeries nationales Grand Palais en 2013, dont vous étiez le co-commissaire, les œuvres de Soto se trouvent désormais à la galerie Perrotin. Quel nouveau regard apporte cette exposition à la démarche artistique de Soto ?
M. P. : C’est tout l’intérêt d’une monographie par rapport à une exposition collective. Cette rétrospective Soto aide à mieux connaître un des principaux astres de cette nébuleuse artistique que j’avais cartographiée, dans un premier temps dans ma thèse de doctorat, puis dans « Dynamo », au travers des réalisations de près de 150 artistes, dans un espace de plus de 4.000 m2, autour de l’idée d’une « abstraction perceptuelle » en général et d’un art « optico-cinétique » en particulier.

Inferno : Pourriez-vous nous parler de la collaboration avec la Galerie Perrotin ?
M. P. : Par son ampleur, la galerie Perrotin dispose d’une infrastructure et d’une organisation humaine tout à fait dignes d’un musée, et d’ailleurs j’ai pu travailler avec la même liberté de manœuvre que celle offerte par une institution publique. J’ai pu rassembler, auprès de collections aussi bien privées que publiques, des œuvres de tout type, de façon à présenter un spectre le plus large possible de son activité. Dans l’histoire de l’art du XXe-XXIe siècle, les galeries, quand elles font leur travail efficacement, sont un porte-voix, une plateforme de visibilité cruciale pour un projet, qu’il soit monographique ou collectif.

Inferno : Et en parallèle de l’exposition ?
M. P. : L’édition du monographie, qui fait office de catalogue partiel, pour laquelle j’ai recherché et fait réaliser diverses photographies de face, de profil, ou encore présentant des spectateurs, afin précisément d’approcher au mieux la réalité complexes des oeuvres de l’artiste. Il faut toujours garder à l’esprit que l’oeuvre de Soto est aussi fascinante dans le temps et l’espace réels qu’elle n’est pas photogénique ; elle refuse de se figer dans notre mémoire.

Inferno : Aujourd’hui où et en qui voyez-vous l’héritage de Soto ?
M. P. : Disons que l’on peut juger de l’importance d’un artiste dans la mesure où il s’est démarqué à une époque très particulière mais aussi dans sa pérennité, en tant que précurseur d’autres courants. Il est un des héros de l’art d’après-guerre et les données spatio-temporelles de son abstraction, son goût pour l’immatérialité et la participation du spectateur préfigurent les travaux d’artistes tels que James Turrell, Anthony McCall, Dan Graham, Olafur Eliasson, Philippe Decrauzat ou encore Jeppe Hein – autrement dit la plupart des œuvres les plus actuelles de « Dynamo ».

Inferno : Avez-vous une anecdote de votre rencontre avec Soto ?
M.P : Quand je l’ai rencontré pour la première fois en 2003, dans le cadre du Master précédant ma thèse, il a été d’un abord assez froid et distant. Il m’a soumis à plusieurs questions sur l’histoire de l’art et, une fois ce pénible test passé – avec suffisamment de succès, semble-t-il -, il est devenu d’un coup extrêmement sympathique, chaleureux et drôle, puis m’a fait faire un tour passionné des oeuvres des artistes qu’il avait connus et avec lesquels il avait échangé des oeuvres : Yves Klein, Jean Tinguely, Lucio Fontana, ses amis.

Propos recueillis par Cristina Catalano
février 2015

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Visuels : Vues générales des expositions Soto à la Galerie Perrotin, New York et Paris / copyright the artist / Courtesy Galerie Perrotin Paris-New York

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