L’IVRESSE DES MOTS… « LE BANQUET FABULATEUR » DE CATHERINE MARNAS

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Le Banquet fabulateur / mes Catherine Marnas / TnBA, Bordeaux / du 10 au 14 février 2015.

La plus grande scène du TnBA (celle de la Grande salle Vitez) transformée en salle de banquet, où les tables dressées en U accueillent quelques quatre-vingts convives. Cinq maîtres de cérémonie qui en traversant les coulisses les accompagnent jusqu’à leur place, avant de s’installer à leur tour pour prendre part à La Cène. Sauf que là, il n’y aura aucun Judas puisque, au lieu d’un plus ou moins fade vin de messe, ce qui est servi (sur un plateau) durant près d’une heure et demie ce sont les extraits des grands crus classés du théâtre. Une fête enivrante du langage, communion du saint esprit littéraire et des pécheurs-invités-spectateurs assoiffés de jouissances raffinées, le tout agrémenté, comme au temps du symposium antique, de dégustations de vins locaux (du bordeaux ! lieu oblige…) disposés sur la nappe blanche.

Dans De l’interprétation. Essai sur Freud, Paul Ricœur écrivait : « Le rêve est à la mythologie privée du dormeur, ce que le mythe est au rêve éveillé des peuples ». Dans L’espèce fabulatrice, parue en 2008 aux Ed. Actes Sud, Nancy Huston semble lui répondre en écho, que – l’ignorerions-nous – nous sommes nous-mêmes des êtres de « fiction » au sens où nous héritons des fantasmes projetés par les autres qui construisent ainsi notre identité. Pour se défaire de cette contingence restrictive, et agrandir le champ fictionnel des possibles, la romancière canadienne préconise le remède de la littérature : « Au lieu de s’avancer masquée, la littérature annonce la couleur. Je suis une fiction, nous dit-elle. Servez-vous de moi pour éprouver votre liberté, repousser vos limites. Suivez les méandres de mes personnages et faites les vôtres, laissez-les agrandir votre univers. Rêvez-moi, rêvez avec moi, n’oubliez jamais le rêve. »

Leur emboîtant le pas, et, prenant pour « pré-texte » les arché-textes qui vont fuser sur le plateau, la metteure en scène a réinventé le dispositif du Banquet platonicien. Sauf que ce soir il ne s’agira pas pour les cinq comédiens-convives de disserter sur l’Eloge de l’amour, mais de s’emparer de l’imaginaire contenu dans les textes de théâtre pour en faire la matière vivante de ces échanges (apparemment) impromptus.

Déferlent alors, comme dans un tourbillon étourdissant, et sans autre logique (apparente, Cf. ci-dessus) que la spontanéité qui les suscite, des morceaux choisis mêlant, la comédie, le drame, la farce, la tragédie, à la pantomime et aux courses endiablées entre les verres des acteurs montés sur les tables, devenues pour l’occasion praticables de scène. Le cocktail détonant, ainsi dosé à l’envi, mêle à brûle pourpoint des tirades de Feydeau (La Dame de chez Maxim ; La puce à l’oreille), de Shakespeare (Hamlet brandissant à bout de bras le crâne de son père; Lady Macbeth et ses « mains sales » ; Le songe d’une nuit d’été), de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles, la fiction de l’autre côté du miroir), de Sophocle (Œdipe à Colone, les yeux crevés de la comédienne étant « figurés » par le jus de raisin de table), de Victor Hugo (Lucrèce Borgia, la monstrueuse meurtrière cynique et exaltée), de Paul Claudel (Le soulier de satin, si l’amour est impossible le pire n’est pas toujours sûr ), sans oublier quelques saillies de Molière (Le Bourgeois Gentilhomme,Nicole apportez moi mes pantoufles, contrepied au soulier de satin… ; L’Ecole des femmes, pauvre petit chat !), de Racine (Andromaque, A qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?) ou d’Henrik Ibsen (Peer Gynt, quête d’identité d’un anti-héros), et bien d’autres encore.

Mais le summum de cette pièce, cousue de plusieurs pièces, est incontestablement la place prise dans cette représentation-banquet par le Platonov de Tchekhov. En effet, tel un fil rouge qui en constitue la trame, le mélancolique et cynique désespéré alcoolique qu’est Platonov (joué par le remarquable Franck Manzoni) apparaît, disparaît et réapparaît, toujours une bouteille à la bouche, dans un chassé-croisé vertigineux où s’exhale l’extrait du parfum noir d’une chronique d’une fuite annoncée. Bénédicte Simon en Anna Petrovna, désespérée et alcoolisée – abandonnée par celui qui cède à toutes, faute de savoir en choisir une – est tout autant criante de vérité.

Des trois autres acteurs, Olivier Pauls, Julien Duval et Julie Teuf, on distinguera l’actrice – la bouleversante actrice tragique de Claustria, et la luxuriante et truculente interprète de Machine Feydeau – qui de rôle en rôle continue à enrôler le public et à qui on accordera sans conteste une mention spéciale.

La mise en scène de Catherine Marnas, en recréant le dispositif du symposium antique – seconde partie d’un repas pendant laquelle un groupe de convives buvaient et discouraient sur un sujet – communique l’ivresse d’être emporté par le courant fictionnel de ces morceaux choisis qui nourrissent notre imaginaire. Les spectateurs, invités à partager le vin du banquet, n’en sont plus. Ils deviennent à leur tour les personnages de cette « fission littéraire » qui les désagrège pour les mener, à la fin de la cérémonie, les rideaux s’ouvrant, à contempler le ciel étoilé de la salle Vitez, là même où ils se trouvent d’ordinaire. Ainsi, en détournant ces lieux (scène et salle) habituellement dédiés aux rôles distincts qui reviennent aux acteurs et aux spectateurs, Catherine Marnas « réalise » la fabulation du théâtre : en falsifiant à l’envi le réel, il le sublime dans un imaginaire qui, en retour, vient le réalimenter, ad vitam aeternam.

Comme Nancy Huston (inspiratrice de la metteure en scène qui lui a consacré son ouverture de saison avec Lignes de faille et dont le titre du présent spectacle résonne en écho de L’espèce fabulatrice) l’affirme, nos vies de fragiles humains n’existent qu’au travers des mises en récit que nous en faisons. Sans la transcendance de l’imaginaire fictionnel, le réel serait voué à une non – existence ; de facto l’espèce humaine disparaîtrait. Et lorsque ces récits empruntent à la littérature leur forme et leur contenu, on touche à ce qu’il y a de plus élevé dans le dépassement de soi.

Un très bon cru théâtral, avec des moments très forts, d’autres un peu moins peut-être (l’énergie vient parfois à faiblir) mais ce que l’on retient in fine c’est cette ivresse, sinon de vin, du moins de poésie, à laquelle nous invitait déjà Baudelaire.

Yves Kafka

En tournée 2015 : Agora scène conventionnée Boulazac 5 et 6 mai ; Théâtre Olympia scène conventionnée Arcachon 19 mai / Première version mars 2009 au Théâtre des Salins Martigues / Re-création 10 février 2015 au TnBA.

Comments
One Response to “L’IVRESSE DES MOTS… « LE BANQUET FABULATEUR » DE CATHERINE MARNAS”
  1. culturieuse dit :

    Alors ça… quelle belle idée!

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