SETE : EFFEUILLAGE DANS UN ENTREPÔT FRIGORIFIQUE

3 Sylvie Fanchon

Sylvie Fanchon, Enna Chaton, Nina Childress, Mirka Lugosi / CRAC, Sète / Jusqu’au 31 mai 2015

Effeuillage dans un entrepôt frigorifique

L’ancien entrepôt frigorique – le CRAC de Sète -, fondé et dirigé par Noëlle Tissier, accueille actuellement quatre expositions monographiques : « Chair » de Sylvie Fanchon ; « Magenta » de Nina Childress ; « Figures » de Mirka Lugosi ; et « Le bleu du ciel » d’Enna Chaton. Le parcours est fluide et agréable. Pourtant les univers en présence sont très différents, formellement. Un fil insidieux relie, cependant, les quatre monographies : celui du corps et de la chair.

Une chair qui s’effeuille chez la peintre Nina Childress, notamment dans ses tableaux inspirés du naturisme des années 50-70. Une chair qui dégouline en cascade chez Enna Chaton, du plafond jusqu’au sol sous forme de feuillets photographiques figurant des portraits de nus – l’artiste et son modèle. Une chair de pins up qui se prolonge par des monochromes ou des objets, chez Mïrka Lugosi.

Des cerceaux notamment, posés au sol, comme une évocation du jeu ou de l’onde à la surface de l’eau, du rêve et du dessin. Des nus féminins, masqués, animalisés, les pieds comprimés dans des talons aiguilles trop étroits, empalées par des troncs d’arbre, qui se fondent dans des paysages bucoliques, de délicats sfumatos crayonnés à la mine de plomb.

La ligne de Mïrka Lugosi est fluide, onirique, organique, exploratrice. L’artiste capte la chair des rêves en dessinant. Son écriture se tient aux alentours du sommeil. Dans sa vidéo Mirage (2013) – à la bande son remarquable -, Mïrka Lugosi enchaîne des gros plans, façon Boiffard, d’insectes, de minéraux flottant dans l’espace dans une rotation hypnotique. L’artiste se met également en scène dans des saynètes, arborant des masques animaliers, celui de Titi & Gros minet, notamment. Mïrka Lugosi s’empare des territoires de l’enfance, de la cruauté, de cette façon d’observer le réel et de le disséquer.

Le point sur une feuille est pour elle un gisement d’images. Du trou s’échappe sans fin des partitions visuelles. Mïrka Lugosi est une artiste de l’hypnose, de l’autohypnose. Elle retranscrit ses visions qui lui parviennent de l’autre côté de la surface.

Chez Sylvie Fanchon aussi, se côtoient deux surfaces : une surface couleur chair masquée par des bandes de scotch noires de peintre en bâtiment. Ces bandes rappellent celles de Frank Stella. « Pour Frank Stella, il s’est avéré nécessaire de peindre des bandes, écrivait Carl André. Frank Stella ne s’intéresse pas à l’expression ou à la sensibilité. Il s’intéresse aux nécessités de la peinture… Ses bandes sont les chemins qu’emprunte le pinceau sur la toile. Ces chemins ne conduisent qu’à la peinture ».

Tout en privilégiant le dépouillement formel, le réductionnisme et la neutralité propres aux Minimalistes, Sylvie Fanchon joue des codes de ce courant du siècle dernier, et s’en distancie grâce à une chromie inhabituelle : la couleur chair. Comme à son habitude, Sylvie Fanchon distille des éléments figuratifs à des compositions en apparence abstraite. Depuis 1990, ses compositions bichromiques désignent toujours un signe figuratif, aussi ténu soit-il. Sylvie Fanchon se tient au seuil liminal du signe ; discrètement, du côté de la mimesis et du Logos.

Au XVIIe siècle, l’allégorie de la Peinture est figurée par une femme dotée d’un masque, le masque initiatique des Mystères dionysiaques qui révèle le vrai par le biais du faux. Sylvie Fanchon joue de ce masque grotesque. Ses peintures récentes « Chair » (2014-2015) portent le masque grimaçant de la peinture minimaliste, tout en rappelant celui de l’allégorie de la Peinture, ou encore les masques de Nina Childress de son exposition « Magenta » qui jouxtent son exposition et s’ouvrent justement sur un monumental rideau de théâtre.

Si Sylvie Fanchon produit parfois les blasons d’une histoire de l’art aux styles épuisés, c’est qu’elle réfléchit aux traces, aux hantises, au signe, au terreau commun d’une histoire de la peinture qu’elle reformule ainsi.
Les œuvres minimalistes sont devenues des icônes, des symboles d’un courant de pensée. Malgré leurs prétentions premières, elles retournent ici au Logos et à la mimesis, à la peinture.

Dans La différance#, Jacques Derrida propose d’appeler « trace » ce qui permet le procès de la signification, à savoir le fait pour un élément de la langue de garder « en lui la marque de l’élément passé » et de se laisser « déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur ». Sylvie Fanchon goûte à cette inscription du signe dans le temps.

Illustrant le jeu de la « différance », la trace n’est ni l’absence ni la présence : « La trace n'[est] pas une présence mais le simulacre d’une présence qui se disloque, se déplace, se renvoie, n’a proprement pas lieu, l’effacement appartient à sa structure […] ». Sylvie Fanchon touche à cet aspect émouvant du signe, à sa faillite, à sa puissance d’évocation, et à son impuissance, à l’essence même de sa duplicité entre évocation, invocation et puissance d’illusion.

Fidèle depuis 1990 ans à la contrainte de la bichromie et aux aplats sans profondeur, Sylvie Fanchon questionne l’histoire de la peinture, de la représentation, ses crises, ses postures, ses impostures. Dans sa série « Chairs », elle relie peinture abstraite et peinture en bâtiment. Entre abstraction et figuration, elle joue de cette zone franche, ambiguë.

Pour les Minimalistes, en effet, il n’y a rien d’autre à voir que ce que l’on voit. Le « ressenti » est interdit. L’interprétation symbolique aussi. « Frank Stella  ne s’intéresse pas à l’expression ou à la sensibilité. » martelait Carl André. L’on sait pourtant que la peau, la chair, est ce qu’il y a de plus sensible. Le Sétois Paul Valéry n’écrivait-il pas « Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme c’est la peau » (dans L’Idée fixe, 1931). L’évocation d’une surface sensible couleur chair évoque bien sûr la peau, les fonctions tactiles du cortex, le « Moi-peau » (Anzieu), l’expression même de la sensibilité.

La peau, en tant qu’enveloppe du corps, que surface, détermine les conditions de visibilité et de présence de l’homme dans l’espace. Si elle dessine les contours d’une forme, elle ne se confond pas avec cette forme même : crever la surface des choses ne permet pas de voir ce qu’il y a derrière. Pour Sylvie Fanchon, la chair est-elle une surface, un masque, une allégorie de la Peinture ?

L’effeuillage de la Peinture est-il vraiment possible ? Dans cet ancien hangar pour sirènes, pour thons ? La représentation est-elle une peau, un masque ? Révèle-elle le vrai par le biais du faux ? La peau, le seuil liminal entre le vrai et le faux, le point de jonction entre deux mondes, entre illusion (surface) et véracité (profondeur masquée) ? Les minimalistes s’en tenaient à la véracité de la surface, une surface rendue sensible, « profonde » par Sylvie Fanchon.

Katia Feltrin

# : Jacques Derrida La différance, in Marges – de la philosophie, Éditions de Minuit, 1972, p. 13.

2Nina Childress

1 Enna Chaton

6_Mïrka_Lugosi

Visuels :1- © Sylvie Fanchon – Exposition Chair – Tableau_scotch 2, 40 x60 cm, 2014. Photographe Jonathan Martin / 2- MAGENTA – Nina CHILDRESS – Rideau vert, 2015 – wall painting – Production CRAC LR – Photographie Marc Domage © CRAC LR – février 2015 / 3- Exposition LE BLEU DU CIEL – Enna CHATON, Série Like a waterfall, 09-2014 à 01-2015, avec : Alice, Betty, Chantal, Charlotte, Claude, Clémentine, Garance, Enna, Julia, Florence, Lison, Marie, Maeva, Margot, Marie-Laure, Ninon, Paola, Steph – 29 photographies 110x173cm – Production CRAC LR / Photographe Marc Domage © CRAC LR Février 2015 / 4- Mïrka LUGOSI – Figures – Excentrique # 22 – 2012, crayon graphite et gouache sur papier calque 42 x 29,5 cm.

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