JEAN-LUC TERRADE, « LES PETITES BOÎTES »

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Les petites boîtes : Cie Les Marches de l’Eté / Jean-Luc Terrade / 04,05,06,10,11,12,13 mars 2015 / Glob Théâtre Bordeaux / création 2014-2015.

« Les Petites Boîtes » ou le fol désir d’être là où on n’est pas

Sur le plateau du petit théâtre du Glob, à Bordeaux-Chartrons, des petites boîtes en planches de la taille de cabines de bains toutes identiques les unes aux autres qui renferment des solitudes dupliquées à l’envi. Logés en leur sein, tels des guêpes contre la vitre, sept personnages en quête d’ « hauteur » (de vue) vont se heurter aux parois de leur prison personnelle. Et lorsqu’ils tenteront de s’extirper de ces cages-essaims où se cognent désespérément leurs désirs d’êtres vivants, cloisonnés dans l’espace réduit de leur quotidien étriqué, ce sera pour rejoindre des formes d’évasions si stéréotypées que leurs tentatives apparaîtront encore plus vaines que leur existence solitaire.

Jean-Luc Terrade, le directeur du festival de la forme courte de Bordeaux-Métropole et de l’Atelier des Marches au Bouscat, signe ici sa nouvelle création marquée au sceau des écritures contemporaines et d’une grande liberté de représentation. Convoquant aussi bien les pensées de Gilles Deleuze, d’Ishikawa Takuboku (« Cette tristesse – chacun a sa maison. / Comme on descend dans la tombe / Je rentre et je m’endors. »), d’Alfred de Musset (« …dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quels replis, quels compartiments secrets ! c’est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré, et qui naît et qui meurt en silence ! Quelles solitudes que tous ces corps humains !… »), ou encore de Peter Handke, les personnages (abusivement dénommés ici par ce nom, étant beaucoup plus des rôles interchangeables, des structures de non-pensée que des individualités singulières) errent dans cet espace partagé hors des boîtes sans jamais se rencontrer.

Le quatrième mur brechtien est très vite brisé, les acteurs interrompant un instant leur déambulation entre les boîtes, pour prendre le temps d’un face à face avec le public « éclairé » pour la circonstance, au propre comme au figuré. En effet, réunies dans un même espace narratif (il n’y a plus alors ni plateau, ni salle, les deux étant par ailleurs « au même niveau » et illuminés l’un et l’autre) se faisant face, la juxtaposition de comédiens côte à côte va expliquer à la somme de spectateurs assis les uns à côté des autres dans les travées, qu’elle n’est pas là pour raconter une histoire et que pris un à un ils ne sont pas non plus des personnages. Le paradoxe de la fiction ainsi déniée « fait réalité » et le spectateur invité à se distancier est renvoyé immanquablement à sa condition personnelle questionnée par ce qui est (re)présenté comme une non-fiction.

Pour qu’advienne cette non-représentation, plusieurs espaces vont être occupés tour à tour par ces androïdes en quête de leur humanité perdue. Celui des Boîtes, qui figure le domaine privé où chacun, cerné par sa solitude, se cogne littéralement « la tête contre les murs » – visage hagard ou encore déformé par l’angoisse, on n’est pas loin du cri silencieux d’Edvard Munch s’étranglant dans la gorge – avant de s’écrouler, épuisé, recroquevillé sur lui-même, dans un état de déliquescence qui en dit long sur la violence ressentie.

Celui de l’espace public qui n’offre que des succédanés de liberté conditionnée au travers de formes vides proposées à la réalisation des désirs. Ainsi du pastiche du clip du chanteur de Queen, Freddie Mercury, où, travesti, il interprétait I Want to Break Free, parodie d’une série télévisée britannique en vogue, qui fonctionne comme « l’emboîtement » de poupées gigognes proposant, au travers d’effets miroirs ainsi décuplés, une mise en abyme de la télé réalité. Ainsi du plan séquence où chaque « rôle » s’échappant de sa Boîte, se range docilement derrière un micro pour, dans une cacophonie totalisante, venir « confier » son addiction, qui à la cuisine, qui au sexe, qui au monde du show-biz, qui à des scènes traumatiques anciennes, tous participant d’une exhibition où ils ne rencontrent personne d’autres qu’eux-mêmes. Ainsi des chansons sirupeuses (Les neiges du Kilimandjaro, l’un des standards français des années 1960) qui déroulent leurs mièvreries en boucle. Ainsi des histoires (pas) drôles que l’un se raconte mécaniquement. Ainsi même de cette représentation de Phèdre, (« je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, I,3…), surjouée à en hurler.

Celui de l’entre-deux à ces deux espace-temps, reliant le public et le privé. Les « rôles » alors, dans un ballet chorégraphié au millimètre près (prouesse technique !), déambulent à vive allure entre les Boîtes, d’un même pas saccadé, le regard fixe, sans jamais se rencontrer ou même s’effleurer.

Ainsi, après avoir vainement exploré ces trois lieux de l’incommunicabilité, ils devront se rendre à l’évidence. Regagnant chacun leur Boîte, ils se retrouvent isolés dans un dénuement si grand qu’ils se mettent à nu littéralement, dépouillés des oripeaux de la représentation sociale et réduits au constat que plus rien, décidément, ne peut faire interface avec leur solitude.

Jean-Luc Terrade et ses comédiens et comédiennes à l’unisson, immergent dans un univers aussi cahotique que construit : grâce à la rigueur du fil rouge invisible qui relie entre elles ces situations décousues, ils donnent non seulement à voir mais aussi à penser – par la distance que le dispositif choisi établit – la solitude intrinsèque à la société contemporaine qui délègue au virtuel le soin du lien social. Une belle « représentation », dans tous les sens du terme.

Yves Kafka

Photo copyright Pierre Planchenault

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