ANNE TERESA DE KEERSMAEKER, « WORK/TRAVAIL/ARBEID », WIELS BRUXELLES

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Anne Teresa de Keersmaeker : Work/Travail/Arbeid / Wiels, Bruxelles / 20 mars – 17 mai 2015.

Dans l’œil du vortex, au cœur du travail
La lumière du jour filtre à travers des grandes fenêtres opaques, remplit l’espace, devient tactile. Les volumes spartiates de l’architecture industrielle du Wiels entrent en vibration selon les différentes textures de la musique de Gérald Grisey. Vortex Temporum est en train de s’enclencher, implacable. Les musiciens sont disséminés dans des constellations mouvantes. Au gré de ses déambulations, il est ainsi possible au visiteur de privilégier l’alto, par exemple, avant que la respiration étouffée, sensuelle du violoncelle ne l’approche subrepticement, pressante, ou que les sonorités tempéramentales du piano ne l’appellent dans une autre région de l’espace. La danse est faite d’intensifications et de ressacs, des courants secrets la sous-tendent et l’étirent. Dessinée à la craie blanche, une magnifique rosace s’épanouit à même le sol. Suivant ses cercles hypnotiques, Work/Travail/Arbeid déploie et attise des complexités insoupçonnables, une force, une précision et une douceur terribles. Les visiteurs sont entrainés dans l’œil du cyclone ou repoussés dans les marges.

Exposer la danse – la nécessaire porosité entre les arts vivants et les arts visuels
La pièce chorégraphique d’Anne Teresa de Keersmaeker ne se laisse pas embrasser dans sa totalité. Il faudrait pour cela revenir jour après jour, lors des horaires d’ouverture du centre d’art, pendant les neuf semaines où elle est accueillie au 3ème étage du Wiels. Le geste artistique procède d’une grande générosité : il s’agit pour la chorégraphe de mettre en partage ses manières de faire. Work/Travail/Arbeid ou la création à l’œuvre. Tout est parti d’une proposition de la curatrice Elena Filipovic. Ce n’était pas la première fois qu’Anne Teresa de Keersmaeker répondait à l’invitation de célèbres institutions muséales. En 2011, Violin Phase inscrivait son cercle obsédant dans le sable ratissé sur le sol de l’atrium du MoMA à New York, dans un dispositif spectatorial qui encourageait une vision plongeante. En 2012, Fase marquait l’ouverture des Tanks à la Tate Modern à Londres, à travers des rendez-vous réguliers à durée fixe. Le projet du Wiels va encore plus loin dans cette optique de porosité entre les champs de la création contemporaine, en lançant le défi de ré-imaginer une œuvre chorégraphique selon les conditions temporelles, spatiales et perceptives d’un centre d’art.

Plages temporelles, pulsations, durée pure
La question du temps et l’expérience de la durée, tributaire à la fois des normes de l’institution, avec les habitudes spectatoriales qu’elles induisent, et du travail du corps et de l’engagement physique spécifique à la danse, constituent l’un des enjeux essentiels de Work/Travail/Arbeid. « Donner du temps au temps » dira simplement Anne Teresa de Keersmaeker. Mais il faut préciser que l’invitation arrivait à point nommé : la chorégraphe était en pleine création de Vortex Temporum (2013), d’après la partition du même titre de Gérard Grisey. Le vertige de la durée qui travaille cette œuvre sera ainsi la source d’une réappropriation temporelle vertigineuse. « Abolir le matériau au profit de la durée pure est un rêve que je poursuis depuis de nombreuses années », confiait le compositeur contemporain, « conjuguer des temps aussi différents que celui des hommes (temps du langage et de la respiration), celui des baleines (temps spectral des rythmes du sommeil) et celui des oiseaux ou des insectes (temps contracté à l’extrême où s’estompent les contours) ».

Anne Teresa de Keersmaeker s’empare pleinement de cette « temporalité liquéfiée où la pulsation vacille et se dissout ». « J’y entends une surabondance de mouvements, avec de puissantes contractions et dilatations de l’expérience du temps. Cette musique ouvre à la danse un immense champ de possibles ». Si la pièce pour les plateaux de théâtre concentre ces différentes qualités du temps, la création pour les espaces d’exposition du Wiels revient aux processus de travail, décortique les strates, s’avance couche par couche, voix par voix, déplie les fabuleuses architectures des corps, tire d’autres fils, suit d’autres gestes, ceux enfouis peut être, dans des combinaisons sans cesse recommencées. Des danseurs de Rosas et des musiciens de l’ensemble contemporain Ictus – la chorégraphe s’atèle à mettre en partage la « beauté de la simplicité », avant d’attiser l’ardeur des complexités combinatoires. Work/Travail/Arbeid est bâti par cycles de 9h, pris à leur tour dans le cycle des semaines, 9 au total. Mais ce mouvement plus vaste, en spirale, a le don d’abolir toute hiérarchie. Il y va d’une lente décantation de la polyphonie chorégraphique en ses couches distinctes.

Le travail à l’œuvre
Les sédiments du travail se déposent silencieusement dans l’espace dépouillé de tout accessoire, densifient l’atmosphère, dessinent des paysages flottants. Les visiteurs arpentent ainsi des pans entiers d’une œuvre toujours en train de se faire et de se défaire. La tension est palpable entre les logiques mathématiques très rigoureuses qui régissent sa structure et la folle marge de liberté qu’elle laisse au vivant. Se laisser frôler par les danseurs, sentir les courants d’air à leur passage, se mettre en mouvement à son tour, choisir son point de vue, gouter à la fatigue, croiser un regard focalisé ou, au contraire, s’abimer dans des yeux dont le regard a déjà basculé vers l’intériorité, à la recherche des dernières forces motrices, deviner les muscles sur le point de se détendre tout comme ces cordes de violon, voir les goutes de sueur, s’imprégner de l’énergie qui sature l’espace. Anne Teresa de Keersmaeker est parmi ses danseurs, sa concentration est palpable, les sens aux aguets, elle accompagne le travail en train de se faire, ce jour là comme les autres, sur toute la durée de l’exposition. Elle partagera son temps entre le 3ème étage du Wiels où Work/Travail/Arbeid se déploie et son niveau inférieur dans un espace conçu selon la même empreinte architecturale, que le centre d’art a mis à sa disposition pour la création d’une nouvelle pièce.

Comme je respire, je danse » – My Breathing is My Dancing
Après la marche et la parole comme mécanismes qui enclenchent et portent le désir de danse, la chorégraphe s’attarde sur la respiration, toujours en intime relation avec la musique. Cette fois-ci l’Opera per flauto de Salvatore Sciarrino lui offre le contrepoint. Gérard Grisey dédiait d’ailleurs au compositeur italien le deuxième mouvement de Vortex Temporum, cette hallucinante plongée en apesanteur, là où le temps se délite et tend à s’abolir et où l’inspiration vers l’intérieur se mue en une irrésistible aspiration vers le cœur de la rosace. Ainsi, suivant des mouvements souterrains, de résonance et propagation organique, le travail – work – arbeid est en pleine augmentation, s’étend, verse à la fois dans le flux et se laisse saisir dans des cristallisations, touche à des endroits de l’expérience encore insoupçonnés, ouvre de nouveaux espaces de partage.

Smaranda Olcèse

Les 9 semaines de Work/Travail/Arbeid seront ponctuées de discussions et rencontres avec d’autres artistes et têtes chercheuses qui explorent ces territoires mouvants où la danse se frotte aux normes qui définissent le champ des arts visuels, notamment Xavier Le Roy (le 22 mars) et Jérôme Bel (le 17 mai).

My Breathing is My Dancing sera donné du 8 au 14 mai dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.
Work/Travail/Arbeid sera repris au Centre Pompidou (au printemps 2016) et à la Tate Modern (en juillet 2016), chaque fois sur une durée de 9 jours.

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photos © Anne Van Aerschot

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