« CIRCONFERENCES », 1ère BIENNALE DE LA CONFERENCE, LE CARRE

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Circonférences : 1ère édition de la Biennale de conférences / Le Carré, centre d’art contemporain et scène nationale de Château-Gontier / 5 – 7 mars 2015.

Une table, une chaise, un ordinateur qui envoie des images sur un écran, ou une simple feuille de papier – les codes de la conférence sont facilement identifiables. Les jalons son posés, ils balisent néanmoins un territoire aux contours allégrement flottants. Du chant d’oiseaux au Martien, de l’opéra de Paris aux guerres du Péloponnèse en passant par le saut de l’ange, l’ambition de Circonférences pouvait sembler démesurée. Cette première édition de la Biennale de la conférence tient résolument son pari, notamment grâce à l’intuition de Bertrand Godot, directeur du centre d’art contemporain Le Carré et curateur à l’initiative du projet, qui avoue l’avoir conçu à l’image d’une pièce de Samuel Beckett. Parmi ses atouts, outre des conférenciers redoutables, une certaine dose d’absurde, beaucoup de curiosité et une grande capacité d’étonnement.

« Circonférences peut être lue comme une fiction en plusieurs chapitres incarnés par chacun des conférenciers. C’est une manière pour moi de dresser le portrait de celui que j’appelle homo globalis, l’homme actuel que j’imagine l’esprit divaguant (Nathalie Quintaine), regardant son jardin (Gilles Clément) duquel émanent des chants d’oiseaux (Jean Boucault & Johnny Rasse), s’approchant lentement de la fenêtre (Loïc Touzé), se prenant les pieds dans le rideau (Alexandre Périgot) avant de chuter (Arnaud Labelle-Rojoux) car finalement le monde n’est que charabia (Antoine Poncet) entrecoupé de guerres (Jean-Yves Jouannais). C’est un personnage un peu perdu, un peu nul face au monde, un peu beckettien. »

Embrasser le spectre le plus large possible de sujets et de formats, car la relation entre la parole et le geste travaille ouvertement la programmation. La question de l’oralité est en ligne de mire. La question de la performativité aussi, car l’exposition de soi de l’orateur vient doubler l’exposition du sujet de la conférence, et souvent même prend le dessus sur elle.

Accueillie par le Carré, à la fois centre d’art contemporain et scène nationale, cette première Biennale de la conférence défend une nécessaire porosité entre propos érudits et formes artistiques et prend le parti des manières de faire qui augmentent l’expérience de mise en partage des savoirs, guette et encourage les ruptures de régime discursif : les glissements de l’information vers la fiction ou l’auto-fiction, l’irruption des mots qui opèrent, actualisent, font advenir des choses devant les yeux des spectateurs.

L’ancien Cloitre des Ursulines à Château-Gontier est plongé dans les nappes électriques de Noroeste, une création du musicien Gaël Loison. Des évènements sonores se déclenchent ça et là, en plein milieu d’un après-midi ensoleillé ou une fois la nuit tombée. Un grondement sourd traversé par des harmonies surprenantes anime la vénérable bâtisse alors que sur le grand plateau, devant un beau parterre de public, la Biennale a commencé.

Censée offrir une perspective historique, la conférence de Guillaume Désanges engage tout de suite le corps dans la bataille. Apparaître, recevoir, retenir, fuir, viser, chuter, crier, mordre, se vider, disparaître – autant de gestes génériques pour une exposition vivante.

Une ouverture incroyable de l’espace perceptif et imaginaire s’opère dès les premiers gazouillis des Chanteurs d’oiseaux. Les inviter dans le cadre de la Biennale est un geste curatorial qui s’inscrit dans une démarche proche de l’écologie politique de Gilles Clément. Jean Boucault et Johnny Rasse mettent non seulement en partage leurs savoirs, mais surtout leur savoir-faire. Ils nous entrainent avec aisance, par harmonies virevoltantes ou certaines notes plus graves, dans un vaste territoire sensible qui entre en résonance avec des musiques savantes (de Debussy à Messiaen), avec le cinéma de Pasolini et la philosophie de Gilles Deleuze, tout en touchant aux questions de la transformation, du pouvoir presque magique et du devenir ouvert.

Si l’écoute est irrésistible et son effet immédiat, Loïc Touzé s’attèle plutôt à nous apprendre à regarder, à prendre le temps pour soi, à être à l’écoute des tensions et conflits qui se jouent à l’intérieur d’un corps, des images qui nous constituent, parfois à notre insu. Observer, davantage que le mouvement, la manière dont celui-ci modifie l’espace. Déceler les impulsions, les accents et les intentions, sonder ce qui se passe avant le début et après la fin. Sa prise de parole et d’espace s’apparente à une réflexion en acte sur sa pratique de la danse portée par un désir de transmission. Il s’agit pour le chorégraphe de partager l’air de rien des choses ténues et très fines, d’offrir les moyens à chacun de spectateurs de mettre en place sa vision, d’écouter-voir la danse derrière les mots.

Les mots s’enchainent libérés de toute signification, mystérieux, insolites, cocasses parfois, caillouteux, suivant des rythmes improbables. Antoine Poncet puise avec délectation dans un corpus hallucinant qui va d’Antonin Artaud à la langue de bois d’un appel d’offre pour le Grand Paris, de Mallarmé à la glossolalie des Ursulines (tiens !), du Martien à Ferdinand Saussure. Son Anthologie du charabia, déclinée pour la Biennale de la conférence sous l’angle de la crise, encore et toujours, réitérative, procède d’une véritable mise en mouvement, ausculte et amplifie la vibration, le battement du texte qui s’active : il trône d’abord sur un écran, l’artiste le lit et en même temps nous l’offre en lecture. Voici une manière inspirée d’activer la musicalité de mots décousus, égarés, sibyllins, et de réveiller intempestivement leur puissance incantatoire.

Smaranda Olcèse

Photo © Christine Lhôte

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