56e BIENNALE DE VENISE, PREVIEWS : « ALL THE WORLD’S FUTURES » A L’ARSENALE

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Envoyée spéciale à Venise.
56e Biennale de Venise All the world’s Futures : Arsenale, Venezia / – Previews 6-8 mai 2015 / La Biennale : 9 mai – 22 novembre 2015.

« All the world’s Futures » à l’Arsenale
Cette exposition fera date. Le geste est extrêmement fort, qui parvient à détourner la linéarité de l’espace, à déjouer la perspective unique imposée par l’enfilade d’énormes espaces du vénérable ancien chantier maritime, à rythmer autrement les rangées parallèles de colonnes, à démultiplier les pistes et les parcours possibles.

Labyrinthe et poches de résistance poétiques
L’entrée en matière produit en elle-même un choc, ne laisse pas indemne. Elle dresse avec une grande économie de moyens un état du monde. Nous en sommes là : dans un champ parsemé de fleurs meurtrières d’Adel Abdessemed, des grappes de lames aiguisées et pointues, minimalistes et voraces, plongées dans une obscurité qui prend des nuances acides au gré des différentes installations néon de Bruce Nauman, Human Nature. La traversée commence sous ces auspices et l’exposition de l’Arsenale va s’employer à étayer, nuancer, nourrir mille parcours possibles. Accumulation, rythme, variations d’intensités, détours et respirations pourraient être des mots clé de cette exposition. A chacun de trouver sa voie. Okwui Enwezor avait lancé cette invitation lors de la conférence de presse inaugurale : « Find your own balance, your own focus ! » Tout est parfaitement écrit, orchestré de manière presque musicale et pourtant jamais les œuvres ne se retrouvent comme pièces à évidence, pour servir un propos et un point de vue unique, arguments utilisés pour bâtir une démonstration. Le parti-pris est généreux, le curateur prend soin d’agencer des mondes, nous fait découvrir ou redécouvrir des univers artistiques, leurs domaines, leurs articulations et leurs extensions imaginaires, il travaille les séries, il installe de véritables écosystèmes et nous donne à entendre leurs ritournelles, parfois une incantation secrète, parfois un simple souffle ou un cri muet, parfois tout le fracas du réel ou encore le vacarme, jusqu’à la cacophonie. Les voix se recouvrent ou se répondent en contre-point, se font écho, circulent, tout comme les motifs formels et les interrogations intimes des œuvres, tout au long de l’exposition. Les Flickering Lights de Philippe Parreno ponctuent le parcours, nous accompagnent souvent discrètement, de manière fonctionnelle, pour soudainement se rappeler avec insistance à notre souvenir par des changements imprévisibles, sujets à de véritables fluctuations d’humeurs. Elles s’apparentent tout autant à l’écriture lumineuse que musicale.

La musicalité entêtante des choses
La musique revient décidément souvent quand il s’agit de décrire l’expérience de All the World’s Futures à l’Arsenale. Les pièces de Terry Adkins donnent littéralement le ton, de manière silencieuse mais combien puissante. D’une certaine manière, nous pourrions dire que tout est déjà là, d’entrée de jeu, l’alpha et l’oméga, entre sa Divine Mute et les eschatologiques, Last Trumpet, prêtes à sonner le glas du monde tel que nous le vivons aujourd’hui et ouvrir d’autres futures possibles. Malgré leur taille monumentale, ces œuvres n’imposent pas de manière autoritaire un discours quelconque, agissent de manière diffuse, comme cette installation totémique, Muffled Drums, parvenant à faire face au canon de Pino Pascali, Cannone Semovente, qui bloque la perspective, ou encore le tambour aux dents menaçantes de ce qu’on pourrait imaginer être un instrument de musique géant, Off Minor, de la série Black Beethoven qui donne la note du jardin déluré de Qiu Zhijie où les objets et les peaux de bête s’animent, où la pluie semble acide sous les nuages chargés de radioactivité et où des signaux lumineux d’un phare rudimentaire essayant de transmettre des messages dans un code dont on aurait perdu la clé.

JingLing Chronicle Theater Project synthétise de manière singulièrement troublante l’un de trois filtres, Garden of Disorder, à travers lesquels peut être pensé le projet curatorial global de cette 56ème Biennale. Activée de manière régulière, la cloche de Hiwa K lance ses appels à quelque chose qui reste à définir pour chaque spectateur, fait presser le pas et résonner les espaces. Ses frappes graves sont reprises un peu plus loin par les clochettes ex-voto que Christian Boltanski a placé dans le désert d’Atacama, dans une projection vidéo de 24h, Animitas. Leurs rythmes entrainants, pleins de fougue, attirent les visiteurs : un quartet jazz se produit dans l’installation de Jason Moran, Staged : Savoy Ballroom 1.

Liveness – éprouver le temps et ses rythmes
La durée live est un autre fil conducteur de l’exposition, avec des temps forts, telles les interventions du chœur imaginé par Jennifer Allora & Guillermo Calzadilla qui nous resituent de manière troublante In the Midst of Things, ou furtifs, aléatoires, et néanmoins calés sur les rythmes de la nature, ainsi les rendez-vous imaginés par Saâdane Afit au lever et au coucher du soleil, The Laguna’s Tribute (A Corner Speaker in Venice). Des œuvres sont activées pendant la Biennale, tel le livre aux pages encore pliées, qu’il faut détacher une à une de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Latent Images, Diary of a Photographe. Des installations peuvent devenir à tout moment le théâtre d’une action performative, ainsi des pièces de Lili Reynaud Dewar, My Epidemic ou encore d’Ernesto Ballesteros. Dans le voisinage du monde chargé, dense et incantatoire de Ricardo Brey, sa pièce Indoor Fligts installe ainsi une respiration, un vide, un espace de travail de l’artiste, à mi-chemin entre le bureau et l’atelier. Quant à l’installation de Barthélémy Toguo, ses tampons géants sentent encore l’encre et les messages qu’ils portent en négatif grimpent sur des feuilles blanches jusqu’en haut des murs, éclats d’un Urban Requiem toujours à recomposer.

Des séries de portraits de Chris Marker reviennent à deux reprises dans l’exposition, sujets à expérimentations plastiques, Crush Art, ou pris sur le vif, dans leur quotidien, Passengers. Quant à Harun Farocki, un Atlas est dédiée par la Biennale à sa filmographie sous forme d’installation multi-média et de rendez-vous journaliers. La présence magnétique des peintures en grand format de Lorna Simpson semble encourager la prolifération des sculptures textiles, bestiaire fantasmatique de Sônia Gomes qui s’infiltrent jusqu’à dans les interstices des colonnes de l’Arsenale. Quant aux toiles de Georg Baselitz, elles délimitent une inquiétante chapelle, monde tête à l’envers pour corps fragmentés, oppressants, qui ne laissent aucun répit.

Toujours au travail, tout reste à bâtir
La terre, informe, malléable, patiente dans son lent processus de séchage reprend ses droits, impose son rythme opaque, répétitif entre les mains de deux artisans conviés par Rirkrit Tiravanija qui la façonnent en briques, Untitled 2015 (14,086 unfired). Et leurs gestes simples, empreints de savoirs-faire vernaculaires entrent dans un étrange dialogue avec les exposés de Jacques Lacan dans la pièce de Dora Garcia, The Sinthome Score. Le nœud borroméen se resserre ou se relâche au gré des lectures qui deviennent à leur tour matière aux gestes dansés. La circulation est fluide sans pour autant éviter les tensions conceptuelles et les points d’achoppement. Cela respire, baigné dans la lumière du jour, les mots deviennent musique, tout en gardant leur force active. Les propos se déposent lentement, s’infiltrent dans le corps, sollicité déjà par ses parcours dans All the World’s Futures. Nous pourrions imaginer ainsi la fin de l’exposition à l’Arsenale, toujours au travail, glissant dans le quotidien, nous accompagnant durablement, telle une musique diffuse. L’installation immersive et performative de Tania Bruguera arrive comme un coup de poing : descente dans les limbes, bruits de pas qui pataugent dans les graviers, corps nus enveloppés dans une obscurité quasi-totale, prisonniers de gestes obsessifs. Cela rappelle de manière impitoyable le dialogue installé dans le premier espace de l’exposition, entre Bruce Nauman et Adel Abdessemed. La boucle est bouclée, des flux sont enclenchés, ces énergies sont au travail.

Smaranda Olcèse,
à Venise, 7 mai 2015.

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Comments
One Response to “56e BIENNALE DE VENISE, PREVIEWS : « ALL THE WORLD’S FUTURES » A L’ARSENALE”
  1. porouj dit :

    Donne envie d’y courir.

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