ENTRETIEN : MAGUELONE VIDAL, « COCHLEA », MAGDANELA FESTIVAL

COCHLEA (Maguelone Vidal)©Marc Ginot001

Entretien avec Maguelone Vidal.

Programmée lors du Magdalena Montpellier France 2015*, Maguelone Vidal présente se dernière création Cochléa. Aux frontières entre musique, théâtre, danse, la performeuse pose un temps son saxophone pour nous expliquer pourquoi elle s’intéresse au souffle.

Inferno : Pouvez vous retracer votre parcours ?
Maguelone Vidal : J’ai fait des études de piano classique. Toute petite j’ai commencé. Je voulais souffler mais c’était compliqué. J’ai beaucoup fait ce qu’on m’a dit, j’ai fait ce qu’il fallait. L’allemand, le latin et la série math. Pendant mes études de médecine, j’ai découvert le saxophone et alors je ne me suis plus arrêtée. J’ai décidé de finir mes études et j’ai commencé le sax à 25 ans. J’ai rencontré pas mal de personnes, j’ai rencontré Lubat et des tas de musiciens comme Chris Potter. J’ai travaillé, travaillé, travaillé. J’ai fait l’IMPF** et même si c’était une école de jazz pur et dur qui n’était pas mon chemin, je savais que c’était important d’aller au bout de ça. En sortant, j’ai rencontré des musiciens qui m’ont invité à jouer avec eux comme Joëlle Leandre. J’ai travaillé avec des chorégraphes, des écrivains, des metteurs en scène. Très rapidement mes premiers projets ont été liés aux arts plastiques : la musique qui se voit, le lien entre l’œil et l’oreille.

Jusqu’à une pièce qui s’appelle Le Cœur du son et qui est clairement une performance dans la quelle je diffuse des bruits de cœurs de volontaires. Pour que la musique change, les volontaires doivent faire des mouvements et moi je mixe des bruits de cœurs. C’était vraiment une performance au sens premier du terme car je ne connais pas les sons que les volontaires vont me donner. Là, pour Cochléa, c’est une pièce où à priori tout est écrit, le dispositif ne génère pas en lui même de l’inconnu. Et à partir d’au Cœur du son, je me suis intéressée à fabriquer des pièces avec mise en scène, lumière et la réflexion de comment on met le spectateur dans le son. Ce n’est pas évident dans les pratiques habituelles des musiciens : on a un son dans les retours et les personnes sur scène n’ont pas le son de la façade, ils n’ont pas pas le même son que les spectateurs.

Comment est né ce projet-là, comment est arrivé Cochléa ?
Je voulais vraiment travailler sur le souffle, dans tous ces états. La respiration, le plaisir très organique de jouer avec son souffle. C’était le souffle très concret du sillon, quand on pose le diamant sur le vinyle. Ce sont des sons pour lesquels j’ai un vrai appétit. Le souffle des baffles aussi.

Et ce qui nous pousse à faire ce qu’on fait. Le souffle qui porte le nerf de la vitalité. C’est ce qui met en mouvement le corps et la pensée. Les gens me disaient : « tu bouges énormément ». C’était inconscient. Finalement quand je joue, est-ce que c’est le mouvement qui fait le son ou l’inverse ? Cette idée de mouvement, que j’ai abordé avec beaucoup de chorégraphes bien sûr, j’avais envie de plus en plus de poser cette question dans mon propre corps.

Le souffle, c’est aussi du mouvement. Mais c’est aussi tout ce qu’on a écouté et qui nous rend fou. Ce qui fait qu’on écoute 225 fois la même musique, ce qui fait qu’on est crevé mais qu’on danse encore. Ce rapport à notre propre histoire de la musique. Dans une chose qui est très forte par rapport à l’objet du disque. Il y avait quand même une articulation à trouver entre l’organique / le concret et cette idée-là, du souffle qui nous tient. C’est un solo mais c’est vraiment une scène de groupe. Eva Vallejo est une metteuse en scène. Il y a I-Fang Lin qui s’est occupé de la mise en corps.

Sur l’idée de la place du spectateur, sur ce projet là, je me suis donné comme but et contrainte de respecter la configuration du théâtre. Sur d’autres projets, j’ai mis les sons et les gens sur le plateau. Là, je me suis dit que c’était intéressant de travailler sur le fait d’envelopper les gens de sons sans contraindre le dispositif du théâtre classique. Il y a une scène, il y a des gradins, alors démerde toi ! Du coup, on a fabriqué un dispositif extrêmement perceptif qui met le public au milieu du son. Ce dispositif sonore travail sur ce qu’on entend collectivement et ce qu’on entend de façon intime. C’est tout le rapport de la musique. Tu expulses et le son va partout.

C’est aussi un solo face à la foule, l’artiste en frontal devant les spectateurs.
Il y avait aussi le côté de se dire : « voilà tu te le prends le truc, tu fuis pas ».

Voilà un titre étrange et mystérieux pour un spectacle !
Cochléa, c’est un organe de l’ouïe en forme de colimaçon. Parce qu’il y a ce rapport à l’intimité du son. Ça veut dire escargot en latin et j’ai beaucoup d’affection pour les escargots ! Et ça jouxte l’organe de l’équilibre. Ça disait à la fois le son et le mouvement. Même si ça n’est pas très vendeur parce qu’on ne sait pas bien le prononcer. Est ce que c’est du français, du latin, de l’anglais… ça rend les gens perplexes !

Quelles sont les prémisses de la création ? Les premières images ou les premières envies ? Quand apparaissent-elles ?
Ça doit dater de 2008. Il y a six ans. Et beaucoup de projets, de performances, de collaborations. Il y a plein de choses entre le moment où tu commences à jouer et quand tu commences à jouer tes propres pièces. Des histoires de production aussi qui prennent du temps. Surtout chez moi (on en revient à l’escargot !). Quand j’étais toubib, j’avais peur d’aller au pôle emploi en tant que musicienne !

Est-ce parce que vous êtes une femme que vous vous empêchez la reconnaissance ? Que vous n’osez pas vous faire reconnaître comme artiste ? Comme vous présentez le spectacle dans le cadre du Magdalena Project Montpellier 2015, je pense au rapport 2009 de Reine Pratt sur l’égalité Home-Femme dans la culture qui parle de ces questions-là.
Mes études jouent aussi. Au départ j’avais la vie d’avant et la vie d’après. Le Cœur du son a regroupé ces deux vies. A ce moment-là je faisais des projets avec des centres d’art dans plein d’endroits. Je me suis dit : « et si on n’entendait plus que l’intérieur des corps, comme un négatif sonore ». S’autoriser. Parce que c’est surtout ça. A posteriori, ce projet-là à tissé le lien qui fait que maintenant je porte beaucoup plus facilement mes envies. Et puis, à force de travailler avec des chorégraphes et des danseurs, même si tu ne fais que la musique, tu vois. Dans Le Cœur du son, ce sont des volontaires qui osent et si eux acceptent, pourquoi pas moi ! Donc peut-être que les musiciens ne font pas que de la musique et les danseurs de la danse etc. Je rajoute aussi le plaisir. Si je me demande ce qui me plaisait dans le clinique, c’était d’écouter. Avec ses oreilles en médecine on peut faire pas mal de chose. C’est beaucoup plus excitant que les examens complémentaires. Écouter les gens et puis écouter le dedans des gens.

Moi, je pense que l’empêchement, il est plus ancien, plus enfantin. Le saxophone a quelque chose d’assez masculin. Quand j’étais gamine, les héros du sax n’étaient que des hommes. Moi je voulais jouer avec des copains, j’ai pris un instrument qui dépend des autres. Mais le fond du fond, c’est que les filles ne jouent pas du saxophone. Ce rapport, cette oralité, ce truc qu’on met dans la bouche, ce truc musculaire, assez phallique, sensuel, pas hyper propre, cette salive… Et pour moi c’était la liberté même. J’ai vraiment eu le sentiment d’être empêchée puis adulte je me suis autorisé (relativement) rapidement (ca veut dire escargot!).

J’avais surpris une conversation de ma mère qui disait : « ma fille, si elle fait du théâtre et du saxo, elle ne fera que ça ». Il fallait que la génération d’après soit indépendante, qu’elle gagne sa vie, que ce soit sur. Qui t’assure d’avoir un bon métier.

J’ai l’impression que la docteure a cherché la musicienne instrumentale, celle-ci a cherché la musicienne éléctro qui maintenant devient artiste scénique ?
J’étais performeuse avec d’être quoi que ce soit.

Vous cherchez toujours à vous surprendre ? Vous vous mettez en danger ?
Oui, mais dans les choses simples, assez enfantines. C’est des choses assez premières, il y a un vrai bonheur très simple à souffler. Cochléa c’est ça, un rapport de gamine à maintenant, de ce plaisir là, premier. Et c’est très relatif le danger, quand on a été toubib. Tu passes une paire de nuits aux urgences, bon, tu relativises. Cette précision faite, mise en danger oui, car j’ai eu une éducation très classique (ce qui est super par ailleurs, de pouvoir jouer les Impromptus de Schubert) mais tu as l’impression que pour faire quoi que ce soit, il faut 15 diplômes. Je suis une païenne, je l’ai longtemps mal accepté et finalement je me dis que ce n’est pas pour rien.

Comment s’est passée la réception du spectacle ?
Plutôt très bien, avec des spectateurs très différents. J’avais quand même peur que les gens viennent voir un solo de sax. Et là c’est pas du tout ca, c’est une pièce. Finalement il y a assez peu de musiciens qui fabriquent des spectacles, c’est très peu reconnus, j’avais peur que les gens s’attendent à une forme concert. Ça les a surpris mais en bien.

Vous êtes heureuse de faire partie de la programmation de Magdalena Montpellier ?
D’abord j’ai été extrêmement touché de l’invitation de Marion Coutarel. Déjà pour cette raison : les arts sont tellement sectorisés, les scènes généralistes font peu de musique et quand elles en font, ce sont des formes très traditionnelles. Je trouvais ça très touchant que les femmes de théâtre choisissent un projet comme ça. Je suis issue du milieu du jazz qui est le mileiu le plus macho que je connaisse ! Il y a très très peu de femmes, ajouté à cette histoire de cette difficulté à faire de cet instrument qui est un instrument d’homme. Et cette audace d’aller vers cette forme-là. D’ailleurs pour le définir j’ai toujours des difficultés.

Quel est votre prochain projet ?
Le prochain projet est coproduit par ICI, le CCN de Montpellier. C’est le corollaire de ce solo. C’est l’écho collectif. Ça devait être la même année mais c’était compliqué pour des questions de production. C’est une performance sonore et chorégraphique avec 50 performeurs. C’est vraiment la masse qui travaille sur le son. C’est comment on s’inspire, comment on s’impulse les uns les autres. Je travaille à nouveau avec Fabrice Ramalingom, mais c’est ma structure qui le porte. Ce projet, qui est autant sonore que corporel, est porté par une musicienne et trouve sa place dans un lieu de danse. Je trouve qu’il manque des centres de création. On ne devrait pas avoir à rajouter « multidisciplinaire ». Des espaces de création, c’est tout, c’est simple, ca veut dire ce que ça veut dire.

Sur cette idée du souffle, dans cette performance, je le lie à la vie, à l’urbanité. La géographie du corps, cet air qui passe à l’intérieur, que tout le monde partage, il renvoi à la géographie de la ville, à l’aire urbaine. Et les performeurs symbolisent aussi la ville. Le passage à l’intérieur. Ça m’émeut beaucoup.

Propos recueillis par Bruno Paternot

Cochléa : Conception, composition, saxophones soprano et baryton, voix et platines Maguelone Vidal
Mise en scène et dramaturgie Eva Vallejo – Mise en corps I-Fang Lin – Ingénieur du son Emmanuel Duchemin – Conception lumières Laïs Foulc – Dispositif scénique Samuel Aden

Vidéo : http://www.maguelonevidal.net/LCS_video.html

* Magdalena, c’est un réseaux de femmes artistes à traverses le monde. Plusieurs fois par ans, celles-ci se réunissent pour montrer leurs projets (réseaux de diffusion), échanger sur leurs pratiques (workshops), et rencontrer de nouvelles personnes pour penser le monde (forums, conférences…). Marion Coutarel et le théâtre de la remise organisent le Magdalena Montpellier France 2015 en partenariat avec l’ESAT de La Bulle Bleue. Un prochain se déroulera au Brésil puis au Chili.
** Institut Musical de Formation Professionnelle à Salon de Provence

http://www.maguelonevidal.net/
http://www.themagdalenaproject.org/

MagueloneVidal_MarcGinot_0494-1

COCHLEA (Maguelone Vidal)©Marc Ginot002

Photos Marc Ginot

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives