ADEL ABDESSEMED, « JALOUSIES », MUSEE DE VENCE

Adel_Abdessemed_Exit_

Adel Abdessemed – Jalousies / Musée de Vence / Jusqu’au 17 Janvier 2016.

Suite au partenariat avec la collection Lambert, la violence du monde contemporain a envahi le Musée de Vence qui était jusqu’ici baigné d’un certain calme. Cette année on a pu assister à la violence de la société américaine à travers une exposition dédiée à Andres Serrano. Actuellement nous pouvons témoigner de la violence et de la folie de notre monde globalisé en assistant à l’exposition Jalousies d’Adel Abdessemed.

Adel Abdessemed et Andres Serrano sont tous les deux témoins de la déchirure que nous vivons aujourd’hui, mais Adel Abdessemed est un artiste qui se trouve « hors lieu » et qui met en valeur la folie du joyeux bordel de la mondialisation en s’appuyant sur son statut d’artiste hors monde, hors idéologie, hors doctrine religieuse, hors contraintes géographiques pour pouvoir se construire non pas comme quelqu’un qui appartient à une patrie ou deux mais comme un individu alors que Andres Serrano fait un travail qui est certes très critique à l’égard de la société américaine mais qui est très ancré à son attachement à ce pays.

En effet, on trouve cette invitation d’être « hors lieu » dans les néons d’exil qui remplacent les signes d’exit (sortie) qui sont juxtaposés à des pièces qui montrent les horreurs de notre monde reposant sur l’exclusion et les frontières. Par exemple, nous pouvons voir un dessin, Hope, des victimes d’un naufrage à Lampedusa. Ces réfugies se noient en dehors de ce continent qui ressemblent aux Wall Drawings en fil de fer barbelé qui se retrouvent en face de ce dessin.

L’Europe est une forteresse où la libre circulation existe seulement dans ces fils de fer barbelés et pas à l’extérieur. En haut dans deux autres salles, il y a les pièces Cri et Mon Enfant. L’enfant de la première pièce vient d’une photo célèbre des victimes du napalm au Vietnam, et le deuxième, immortalisé lui aussi dans une célèbre photo, est un enfant qui a été obligé de quitter le ghetto de Varsovie. Le premier était victime d’une politique coloniale qui a traité l’ennemi « extérieur » censé contaminer l’Asie avec le communisme, et le deuxième était victime d’une politique génocidaire qui l’a traité d’ennemi « intérieur’’ . Les deux pièces sont construites en ivoire, et cette matière presque illicite, liée à la souffrance et souvent au meurtre illégal des éléphants, fait résonner la souffrance de ces deux enfants victimes d’un monde rigide, rempli des notions d’appartenance et de non-appartenance qui a pour effet de nier l’humanité de ces victimes de l’histoire.

À travers l’exposition, Abdessemed subvertit les frontières en s’appuyant sur une utilisation ironique de la matière. Dans la pièce Oui, il a fait construire une étoile de cannabis qui a traversé des frontières, et dans ces Mappemondes il a construit des cartes du monde avec des emballages de produits exportés. L’une est illicite et l’autre est légale, mais Mappemondes est aussi subversif voire plus subversif qu’Oui. Dans certaines de ces Mappemondes on pourra voir plusieurs drapeaux et des langues qui s’entremêlent, mais ils ne se retrouvent pas sur un endroit géographique défini et même encore moins dans les frontières de leurs propre pays. Ils se retrouvent souvent dans l’océan ou dans un autre endroit qui ne fait pas référence à une frontière, et par conséquent les pays deviennent une partie d’un ensemble sans frontières où tout est lié par le commerce. Les frontières s’effacent devant le commerce que ce soit licite ou illicite et ces marchandises circulent dans et entre un territoire alors que les refugiés d’Hope meurent en dehors de ces mêmes territoires.

Chez Abdessemed la répétition joue comme la réminiscence d’un trauma, et cette répétition n’a pas le moindre effet thérapeutique. Il montre la cicatrice, que ce soit de l’ordre de l’intime ou de l’ordre du collectif, sans prétendre pouvoir s’en guérir. Dans Solitude , Golshifteh Farahani dort dans un lit saisi par la tristesse et le désespoir jusqu’au moment où elle pleure, et le court métrage se répète. Cela démontre avec beaucoup de subtilité l’isolement de l’exil. L’exilée est prise dans une situation impossible, elle ne peut pas rentrer dans son pays d’enfance et elle ne se sent pas tout à fait satisfaite sur sa terre d’accueil. L’exil devient une forme de solitude et de souffrance individuelle qui est à la fois de l’ordre de l’intime et social. L’exilée est devant une impasse impossible et doit souffrir sans pouvoir forcement partager cela avec l’autrui. Comme avec d’autres courts métrages dans l’exposition qui montrent des scènes de violence comme l’écrasement d’un crâne en boucle, cette souffrance joue en boucle à l’infini, et sans remède.

Abdessemed ne donne jamais de réponse. Sa démarche est trop personnelle pour pouvoir donner une réponse aux maux de notre époque. Il se regarde, se réinvente, s’apprend à travers la souffrance d’autrui, et peut-être nous pouvons faire de même avec la sienne.

Patrick Walworth

adel

cri Adel Abdessemed

1- Adel Abdessemed, « Exil », Néon / 2- Adel Abdessemed, « Solitude », 2014, Projection vidéo HD, couleur, sonore, Musique de Jean-Jacques Lemêtre / 3- Adel Abdessemed, « Cri », Sculpture / © Adel Abdessemed / Adagp, Paris 2015

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN