TRIBUNE : ART CONTEMPORAIN 2.0 ET IDENTITE NARRATIVE

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TRIBUNE : Art contemporain 2.0 et identité narrative

« Cette mythologie publique et privée de Joseph Beuys […] a seulement pu être développée dans l’anhistoricité de la production et de la consommation esthétique de l’Europe d’après guerre » : en évoquant de cette façon non pas tant Joseph Beuys lui-même que son « image historique »(1) lors d’une grande rétrospective au Musée Guggenheim au tout début des années 80, Benjamin Buchloh indique, en premier lieu, la nécessité pour l’histoire de l’art au sens le plus classique de se constituer comme domaine séparé de l’histoire générale, et de se structurer autour de quelques figures fortes, figurant comme les jalons d’une chronologie. Le lointain modèle de ce schéma est celui de l’épopée, de l’histoire héroïque qui a eu cours jusqu’à Michelet. À une date plus proche de nous, le scénario viens s’y substituer, marquant l’écart entre histoire universelle et destin individuel postmoderne : lorsqu’on demande à Daniel Dewar et Grégory Gicquel, s’agissant de définir leur rapport en tant qu’individus à leur activité créatrice, s’ils se considèrent comme « les personnages de [leur] propre univers, comme ses “acteurs” », ils répondent :

« Oui, mais c’est une participation par défaut, car il arrive un seuil ou la complexité du process sculptural et le pouvoir des connotations pop que nous utilisons surpasse notre potentiel décisionnel et notre aptitude à être réellement lucide sur le résultat produit. En ce sens, il n’y a pas vraiment d’effort narratif, car nos personnages sont emportés par un système de production qui agit souvent comme un scénario autonome. Regarde par exemple le land art, Richard Long ou Robert Smithson : il y a chez ces artistes un récit de l’œuvre, et Smithson fait partie intégrante de cette narration, il est un personnage lambda submergé à l’intérieur même du récit qu’il pense et fabrique [je souligne] (2). »

Pour suivre Benjamin Buchloh, ce processus de scénarisation ne va pas, dans ce que Christopher Lasch a désigné comme la « culture du narcissisme », sans un oubli au moins partiel de la réalité historique comme mouvement collectif, au profit de la singularisation de figures qui alors se tiennent dans le paradoxe de faire jalon dans l’histoire tout en se positionnant, en tant que support d’une catharsis, hors des contingences de cette dernière. Ce mouvement par lequel l’artiste passe, par un jeu mémoriel et patrimonial, de la condition de citoyen égal à tout autre à celui de personnage mythique ayant la charge de cristalliser certains aspects d’un imaginaire délimité dans le temps de manière plus ou moins précise (3) (ce que l’allemand nomme Zeitgeist, « esprit du temps »), n’arrive-t-il pas à épuisement du fait de l’entrée accélérée dans une « culture 2.0 » voyant se déliter les hiérarchies, les chaînes de valeurs, et où la valorisation de formes culturelles autrefois considérées comme « supérieures » dans un contexte (Internet) où tous les contenus se valent est devenue de plus en plus difficile ? Par ailleurs, les récits de légitimation de type « micro-révolution », « création de situation », « esthétique relationnelle » peuvent-elles encore tenir, prisent entre l’insupportable banalité bureaucratique et la réification marchande (à considérer ici comme des forces dépersonalisantes) ? L’ancien statut de l’artiste affirmant une singularité et/ou une exemplarité dans le geste et/ou la pensée, propre à être identifiée comme l’expression métonymique parfaite d’un certain nombre d’aspiration, de croyances communes à la majorité des contemporains de cette époque semble avoir vécu : on peut douter que l’histoire de l’art parvienne encore à perpétuer le grand récit mythique sur lequel voudraient prendre appui de nouvelles vocations, à l’ère de la « fin des grands récits », à mesure que les mythes se sécularisent (et se banalisent en des schémas récurrents : l’état de « crise permanente » des écoles d’art en France mériterait d’être inspecté à l’aune de cette question.)

Dans mon texte sur le présent site sur Julien Creuzet, j’évoquais l’ « identité narrative », et faisait état d’un malaise contemporain qui dépasse de très loin le simple champ de l’art contemporain pour résonner dans la culture dans son entier, et pourquoi pas devenir un fait de civilisation. Dans mon commentaire sur la performance Silencio d’Alexandra Guillot, j’évoquais ce double bind consistant à ne plus pouvoir (se) raconter tout en ayant l’obligation de s’inscrire dans un devenir prenant nécessairement la forme d’une narration. Alors que cette résolution de la fonction de l’artiste dans l’invention d’un destin individuel participant souvent de la fiction a souvent pu être thématisé (pour ne citer que deux exemples : Sophie Calle devenant personnage de roman sous la plume de Paul Auster ; les articles nécrologiques fictifs d’Unglee parus dans la presse), ce que semble indiquer Alexandra Guillot dans Silencio, c’est que même l’autofiction arrive à épuisement, et que, peut-être, les mythes de l’ « artiste héroïque » montrant la voie d’utopies sociétales et de l’artiste modélisant de nouvelles « formes de vie » sont définitivement éventé dans le tout venant des « industries culturelles » aujourd’hui mises en réseaux. Ne reste qu’à laisser la conclusion à Paul Ricoeur en citant son texte précisément intitulé « L’identité narrative » paru en 1988 dans la revue Esprit, et d’espérer que de ce « je » inaltérable naîtra un nouveau paradigme : « La phrase « je ne suis rien » doit garder sa forme paradoxale : « rien » ne signifierait plus rien, s’il n’était imputé à un « je ». Qu’est encore « je » quand il dit qu’il n’est « rien », sinon précisément un soi privé du secours de la mêmeté ? N’est-ce pas là le sens de maintes expériences dramatiques – voire terrifiantes – relatives à notre propre identité, à savoir la nécessité de passer par l’épreuve de ce néant de l’identité-permanence […] ? »

Yann Ricordel

1- Sur ce phénomène, on peut trouver un éclairage intéressant dans l’ouvrage de Ernst Kris et Otto Kurz, L’image de l’artiste. Légende, mythe et magie, Paris, Rivages, 1987. Ce livre est reparu dans une nouvelle traduction en 2010 chez Allia, sous le titre La légende de l’artiste.
2 « La femme à la bûche. Conversation entre Lili Reynaud-Dewar, Daniel Dewar, Grégory Gicquel et Jean-Max Colard », 02, n°32, hiver 2004-05, p. 34.
3 Pour une bonne enquête sur la construction historique de ce statut, voir Nathalie Heinich, L’élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Paris Gallimard, 2005.

Image : Jeff Wall, The Storyteller, 1986

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