Cie INTERIEUR NUIT, « MINETTI », UN JEU DE MIROIRS TROUBLANT…

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Compagnie Intérieur Nuit, « Minetti » de Thomas Bernhard, mise en scène, interprétation et réalisation vidéo d’Yvan Blanloeil /Le Lieu Sans Nom à Bordeaux / Du 4 au 15 novembre 2015.

Yvan Blanloeil mettant en scène et jouant le « Portrait de l’artiste en vieil homme » – sous-titre de la pièce de l’immense écrivain autrichien – cela prend des allures de poupées gigognes à plusieurs entrées, tant l’emboîtement de la fiction théâtrale dans la réalité vécue démultiplie par un jeu de miroirs la situation originelle. En effet, lorsque l’acteur Minetti, a appris en 1976 que l’auteur Thomas Bernhard – qui le considérait comme l’un des plus grands comédiens qui aient été – avait écrit une pièce avec pour titre son nom, il s’était écrié : « Comment une pièce comme Minetti aurait-elle pu ne pas attirer un comédien du nom de Minetti ? ». Eh bien, quarante ans plus tard, Yvan Blanloeil se coule dans le costume élimé du grand Minetti pour revivre ce qui pourrait apparaître comme sa propre auto-fiction.

Si pas plus que « l’original », la ressemblance réelle entre ce qui est mis en scène et la vraie vie de l’artiste n’est que (très) lointaine, il n’en reste pas moins que métaphoriquement les « correspondances » avec le « Portrait de l’artiste en vieil homme » apparaissent troublantes.

Bernhard Minetti (double fantasmé de Thomas Bernhard, prénom et nom se renvoyant l’un à l’autre par un effet de symétrie assez hallucinatoire) avait eu l’occasion – comme le Minetti de la pièce – d’interpréter très jeune le Roi Lear. Comme lui il avait été directeur du théâtre de Flensburg. Comme lui il avait eu affaire à un procès suivi d’un licenciement (même si ce n’était pas obligatoirement pour avoir refusé de jouer la littérature classique, excepté Le Roi Lear.)

Yvan Blanloeil, lui, aborde aujourd’hui ce rôle-titre qu’il met lui-même en scène, après avoir participé au mémorable festival Sigma de Bordeaux, l’un des rendez-vous européens des avant-gardes des années soixante-dix jusqu’aux années quatre-vingt-dix, après avoir été l’un des fleurons des scènes musicales de rock progressif et théâtrales, co-metteur en scène du trio BLT (Blanloeil-Lenoir-Tiberghien), aboutissant à la création de l’Audio Théâtre Intérieur Nuit, sa compagnie actuelle.

Ces deux hommes, doublés de leur avatar d’acteur, n’ont pas seulement en commun la (belle) carrière qui les précède, ils portent, chevillés au corps, les interrogations liées à la création et au devenir de l’artiste dans notre société.

Ainsi, quelques trente années plus tard, le pseudo Minetti revient à Ostende, un soir de réveillon de nouvel an, pour y rencontrer le directeur du théâtre de Flensburg. Ce dernier, selon ses dires, vient pour lui proposer de jouer le rôle de sa vie : celui de Lear ! « Jouer Lear, encore une fois le jouer, une fois rien qu’une et puis plus », telle est son obsession qu’il ressasse comme on suce un bonbon dans sa bouche pour tromper le temps qui s’écoule.

Pathétique, chez ce vieil homme au manteau élimé et étriqué vu l’embonpoint des années accumulées, l’attente de ce Godot qui se fera indéfiniment attendre… Il soliloque le vieil homme perclus de rêves défaits, perdu dans un passé qui n’arrête pas de passer en boucle dans sa tête en faisant du surplace. Il tentera bien de « parler » tour à tour à deux esseulées qui prendront place sur le canapé du hall de l’hôtel, mais l’une n’a de cesse de noyer dans des coupes de champagne le passage à l’année suivante, l’autre d’écouter la musique de son transistor pour tromper le temps qui la sépare de son amoureux sensé venir la rejoindre.

Cependant comme tous les personnages de Thomas Bernhard, il ne semble aucunement en être affecté, comme si la répétition des mêmes logorrhées créait en lui l’élan capable de le maintenir en équilibre sur son siège, évitant qu’il ne s’écroule privé des ersatz de mouvement. Ce qui le maintient en vie, c’est ce rêve de Lear avec pour support concret le précieux masque qu’Ensor lui a jadis dessiné et qu’il conserve précieusement dans sa mallette de cuir fatigué. « Masque » d’une époque à jamais révolue mais à laquelle il s’agrippe comme un naufragé à sa bouée. Les fêtards passent et repassent devant le bar de l’hôtel, les employés s’adressent succinctement à lui, rien ne perturbe son trajet immobile. Jusqu’à la fin, où assis sur un banc, le masque d’Ensor sur son visage, les flocons de neige le recouvrant comme d’un linceul, on comprend que Lear n’est plus.

La scénographie imaginée par Yvan Blanloeil – à qui le personnage va comme un gant de peau ajusté à sa mesure – apparaît d’une grande efficacité. Pour faire ressortir le délire monomaniaque de ce vieil homme en proie avec ses démons présents et passés confondus, un seul acteur, lui, personnage fictif et personne réelle, hantant la scène. Les autres, aussi bien les « deux femmes au canapé » que les fêtards de la Saint-Sylvestre devant le bar ainsi que les employés de l’hôtel, sont tournés en vidéo et projetés en relief avec le décor (canapé et bar de l’hôtel), ce qui crée un effet bluffant de réalité tout en se démarquant du réel comme si une BD en relief venait envahir l’espace du plateau en projetant ses figures fantomatiques.

La synchronisation des (rares) paroles échangées avec ses avatars d’humanité, renforce l’effet recherché d’une vraie-fausse communication entre eux. Seule réticence peut-être, l’adresse frontale de l’acteur à la salle affaiblit le « dialogue » impossible qu’il tente d’établir avec ces deux femmes, témoins de l’existence qu’il s’emploie à dérouler jusqu’à épuisement.

Un très beau texte à tiroirs que ce Portrait de l’artiste en vieil homme qui met en scène un artiste en train de raconter les problèmes d’un comédien. Portrait qui se double d’une complicité secrète brouillant les frontières entre personnages et personnes, acteurs et comédiens, Bernhard Minetti, Thomas Bernhard et Yvan Blanloeil apparaissant reliés par les mêmes enjeux sinon humains du moins artistiques.

Yves Kafka

Photo DR : L’acteur Bernhard Minetti

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