VIDEO : UN ENTRETIEN AVEC CHARLES PENNEQUIN

Charles-Pennequin

ENTRETIEN VIDEO : CHARLES PENNEQUIN.

Un entretien filmé avec Charles Pennequin, réalisé à Ronchin par Quentin Margne et Michael Abaï, en novembre 2015.

Ci-dessous, un extrait du prochain livre de Charles Pennequin, « Les exozomes », à paraître courant 2016 aux édition P.O.L.

les exozomes

ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qui faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émet l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que le grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle, si on veut en savoir un peu plus. personne saura grand-chose de c’t’affaire. cette affaire qui nous ronge les sangs. à moins que ça ne fait que rien ronger. ou alors ronger une autre partie du bout qu’on a oublié. on aurait ainsi oublié d’émettre tout un bout de nous dans cette histoire. c’est notre histoire et pourtant on n’est pas sûr à cent pour cent d’y avoir stationné. on y a peut-être fait un bout de chemin dedans. à moins qu’on ait fait fausse route. on a rebroussé chemin depuis qu’on a pensé qu’un autre y était aussi fourré. dans quelle galère on était venu se mettre, si c’était pas notre histoire. il va falloir tirer ça au clair. avec nous-mêmes et puis avec cet autre.

il était avec nous à ce moment-là. cet autre, vautré-là, par terre. il dormait par terre, à même le sol. et nous on en a fait autant. on a pris place sur ce sol. à moins que ca soit pas nous. qu’on soit pas dans notre place. que ca soit un autre et qu’il se souvienne mieux que nous par conséquent. on peut pas mieux se souvenir si on est nous. seulement, faut savoir se souvenir qu’on est nous. on est nous à ce moment-là et pas un autre. sinon ça fait mauvais effet. si c’est pas nous qui étions là. en lieu et place de soi. et si c’était quelqu’un d’autre qui aurait tout su, tout vu. on dit qu’on nous a vu et qu’on était bel et bien là. en lieu et place de ça. et l’autre tout à côté et tout aussi vautré. on était là, les deux à roupiller. on ronflait à c’qui parait. on nous entendait de loin. et tellement fort qui fallait éteindre la musique. tellement fortiche à respirer, que plus personne mouftait. on retenait son souffle aux environs. on attendait la suite. mais quelle suite on pouvait donner à un déclin pareil. on pouvait pas donner suite à tous ces racontars, car on n’était pas là. ou à peine. malgré les bruits qu’on faisait. c’était des bruits extracorporels. on n’était plus que dans les extras, à cette heure-là. les extrapolations. c’est tout ce qu’on peut vous offrir. on s’extrapole tout le temps d’ailleurs, dès qui s’agit de parler de nous. vous connaissez quelqu’un qui parle de nous, sans extrapoler un peu de matière à lui ? il nous colle un peu de lui-même en nous et le tour est joué. on n’a plus qu’à admettre qu’il nous a bien eus. à nous avoir extrait de l’œuf. l’humain s’épaule quand il s’extrapole.

j’aurais pas dû parlé de ça ici. ça fait toujours mauvais effet, utiliser un mot pareil pour parler de nous. parler d’un humain ici, on sait déjà pas si ça en fait vraiment partie. si c’est un homme, comme dirait la chanson. à moins que ça ne soit qu’un racontar. une blague de cafougnette. un qui cafouille ici-bas, en tout cas. un dont on dit qu’il est à l’heure actuelle tout extrapolé, selon les dires des témoins. il y avait beaucoup de témoins à cette fête qu’il avait donné. il avait donné cette fête en l’honneur d’un disparu. en tout cas, maintenant on sait qu’il a pris ses cliques et ses claques. qu’il a pris la poudre d’escampette. il est pas comme les deux autres à roupiller au ras. au ras d’on ne sait quoi, d’ailleurs. sans doute pas au ras de quelque chose dont il faudrait faire état.

cet autre donc, qui fut fêté à sa juste mesure par tous les autres convives, il a accompagné nos deux camarades d’infortune. c’est comme ça qu’on dit. autant se spécialiser de suite, ou plutôt se familiariser avec les formules de circonstance. cet autre, donc, avait produit son effet. je crois me souvenir que je m’en rappelle un brin, avant de finir dans les oubliettes à moi-même. je sais qu’on dit de. de moi-même. mais moi je dis à. je dis « à moi », comme pour m’appeler au secours. à la rescousse ! je me dis. j’ai toujours été ainsi avec moi. il a toujours fallu sortir des sentiers battus avec ma personne. sinon je n’étais qu’en deux positions, comme tous ces autres d’ailleurs. les autres ici sont en positions nuit. ils sont en position nuit ou en position jour, c’est selon. ils sont pour ou ils sont contre. y a pas toujours beaucoup de boutons avec les autres. c’est comme avec moi. avec moi, c’est souvent sur on ou bien sur off. si t’es on c’est tout bon. si t’es off tant pis pour la catastrophe ! en tout cas tu peux pas trop te planter. un bouton = un bonhomme. t’appuie sur on et on est là. tu switches sur le off, et on n’est plus là ! plus de on quand y a plus de on. ou plus trop. plus trop de on. presque pas là le on, dans mes souvenirs. c’est pas du matériel précis, non plus. on n’est pas réglé comme une horloge. même si on est sur on, on n’est pas forcement très éloigné du off non plus. à deux pas du off, même sur on qu’on est. car on n’est pas qu’un concept non plus. déjà on à du mal à se souvenir de la veille, où qu’on était, qu’est-ce qu’on y faisait et qui qu’on voyait. à qui qu’on s’adressait. à qui qu’on parle. et qui donc nous posait ces questions. et quoi qu’on lui a répondu. quelles formules furent ainsi employées et à quel moment ça a switché. et sur quelle position. sur le on ou sur le off ? et qui donc a quitté la table en premier, ça on s’en souvient ! y en a un qui s’est précipité d’un coup, tout seul qu’il était à être sur on. il s’est levé d’un seul homme, pendant un bon moment de off. il a profité d’une brèche, d’un moment de répits, comme on dit. parce qu’on a beau être amis, on a nos angles de tirs. chacun son perdreau, comme chacun sa chacune. et on veut jamais rien lâcher.

donc, à ce moment-là on se serait fait plumer d’après les dires. un laps de temps plutôt sur off et hop ! disparue la bestiole ! envolée ! il fallait qu’elle se couche, qu’elle nous a dit. elle a prétexté d’une prétention à se prédestiner vers des temps plus laborieux. et que ces temps s’approchait à grand pas. et qui fallait donc qu’elle se piaute, sans autre forme de procès. nous ne lui en avons guère tenu rigueur de cette démarche impromptue. nous étions très peu rigoristes à cette heure avancée. on avait déjà été en piste toute la sainte journée. tout le jour durant à se pister soi-même pour éviter la faute. le faux pas. la fausse humeur. le faux calembour. car même si on n’est qu’un calembour, essayons tout de même de rester digne de ça. soyons vrais. en position on. ou en position off. mais on semblait à fond sur on toute cette soirée. ou presque. maintenant qu’une bulle de souvenir daigne éclater aux frontispices de ma cervelle.

Charles Pennequin

Comments
One Response to “VIDEO : UN ENTRETIEN AVEC CHARLES PENNEQUIN”
  1. Yves Kafka dit :

    Excellent !… Quelle force est délivrée au travers de cette parole d’une pureté brute, quasi diamantaire… Chapeau bas Monsieur Charles Pennequin … Il faudrait que le monde soit peuplé de poètes, comme vous ou autres, mais des poètes… Yves

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