COLLECTIF OS’O : « TIMON / TITUS », OU LA MORT A CREDIT

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Timon / Titus – Collectif OS’O avec David Czesienski / TnBA, Bordeaux / du jeudi 26 novembre au samedi 5 décembre 2015.

Dès que l’on pénètre dans la salle, les yeux tombent sur l’installation d’un vrai jeu de massacre : des corps allongés baignant dans des flaques de sang, une tête émergeant de la caisse d’un gramophone, un visage aux lèvres écumant une salive épaisse se déversant sur les plaquettes vides des comprimés absorbés, un crucifié au flanc ensanglanté… Tout ce gentil monde occis ou agonisant sous le regard d’un observateur énigmatique qui ne laisse percer aucune émotion visible.

Le Collectif OS’O issu de la première génération de l’éstba (Ecole Supérieure de Théâtre de Bordeaux en Aquitaine) avait déjà présenté en 2012 un Assommoir, d’après Zola, fort échevelé. Toujours accompagné par le metteur en scène berlinois, David Czesienski, il récidive en créant une adaptation très libre et totalement décoiffante de deux pièces de Shakespeare, mâtinées d’un essai d’un anthropologue américain anarchiste, Dette 5000 ans d’histoire de David Graeber.

Il en résulte, autour du fil rouge de la question très actuelle de la dette, un joli foutoir jubilatoire où deux familles issues de la double vie d’un même patriarche défunt vont s’entredéchirer autour de son héritage. Tragi-comédie hilarante traversée par des citations shakespeariennes qui fusent sur un plateau aux allures de télé réalité couvert d’hémoglobine.

Quel rythme ! Quelle énergie ! Quelle boucherie héroïque !… Déferlent, deux heures un quart durant sans que le rythme ne vacille une seule seconde, trois niveaux de situations intriquées les unes aux autres et qui constituent la matière vivante des « échanges » autour de la dette, qu’elle soit morale ou financière, privée ou publique.

D’abord, le premier niveau de situation met en jeu les « vraies » personnes des artistes – Roxane (Brumachon), Bess (Davies), Mathieu (Ehrhard), Baptiste (Girard), Lucie (Hannequin), Marion (Lambert) et Tom (Linton)- s’interpellant par leur vrai prénom de derrière les pupitres où ils ont pris place et se lançant corps et âme dans un pseudo débat « en direct » sur la dette dans tous ses états. Hilarants échanges ponctués de (vrais) tours de table et de (vrais) rebondissements à partir des arguments projetés par les uns et les autres. Ainsi du militant tiers mondialiste accro au sort du Burkina Faso, exsangue sous le poids des dettes des anciens colonisateurs, pour qui légitimement ce jeune pays africain n’est redevable d’aucune dette envers ses escrocs de créanciers, à la militante néolibérale qui défend véhémentement l’ordre capitaliste et exige le remboursement de toutes les dettes sans exception aucune au même titre qu’elle revendique le droit pour les travailleuses du sexe de vivre des rentes du plus vieux métier du monde, en passant par la militante catho pleine de bons sentiments et prompte dans le même temps à adopter des « positions » très réacs sur les questions de société comme celle de l’avortement, tous ces débateurs fougueux réunis sous les feux de leur projecteur individuel s’empoignent à qui mieux mieux. Et l’extraordinaire, c’est que de cette caricature désopilante de débat télévisuel qui grossit à l’envi le trait des enjeux, émerge, comme « présentée sur un plateau », la vérité de la dette sans en retirer le moindre « intérêt » documentaire.

Le deuxième niveau de création est celui de la fiction délirante – saga familiale, type télé réalité surjouée – de deux familles rivales, issues du même géniteur, qui vont avoir à se confronter au problème brûlant de l’héritage. Quel « remboursement » – par rapport aux services rendus – chaque membre de la famille peut « légitimement » escompter à la faveur de la disparition du patriarche ? De Camille-Clément, de Bénédicte-Constance, d’Anne-Prudence, de la petite Marie (un seul prénom pour elle, et pour cause… on apprendra qu’elle est la fille de Joseph… non pas charpentier de son état, mais jardinier du patriarche), tous héritiers légitimes d’un premier lit, ou des pseudos bâtards d’un second lit plus décomplexé que sont Lorraine (un brin kitch, Lorraine) et Léonard (chewing-gum en bouche), qui, de tous ceux-là, seront couchés en bonne place sur le testament du « vieux » ? Les névroses familiales, héritées au contact de la perversité d’un patriarche au double visage allant jusqu’à faire gifler par l’un ou l’autre de la fratrie celui ou celle qui avait le malheur de faillir dans la récitation des saynètes apprises par cœur de Timon et Titus, se rejouent à l’envi dans un déchaînement hystérique désopilant. Plusieurs versions seront même mises à l’épreuve et expérimentées pour explorer les destins possibles du règlement testamentaire d’une dette contractée.

Quant au troisième niveau, les deux pièces de Shakespeare, Titus Andronicus et Timon d’Athènes, si elles trament et nourrissent le jeu présent, on ne les verra pas « représentées » comme s’empresse de nous l’annoncer, à toutes fins utiles, en début de pièce (après que les intrigues en tiroirs de Titus nous eurent été racontées par les comédiens à un rythme défiant toute compréhension), Tom-Milos, le Monsieur Loyal de cette « Cérémonie » à la Chabrol qui finira dans le sang et les larmes (pour de faux).

Les dons de magicien de la scène de David Czesienski trouvent là un terrain d’excellence. Les comédiens – de là où chacun personnellement se retrouve sur la question de la dette, évitant ainsi tout didactisme – se sont emparés librement des théories du libertaire nord-américain David Graeber, figure de proue du mouvement Occupy Wall Street, soit pour les étayer, soit pour les discuter. Puis, au travers de personnages présents choisis et des références shakespeariennes imposées, le collectif OS’O s’est lancé dans un mixage au plateau, dont le produit a été « fixé » ensuite par les choix du « donneur d’ordre ». C’est là la marque de fabrique de ce jeune metteur en scène talentueux : se saisir d’œuvres classiques pour en extraire le suc et faire ensuite raconter en écho, par des personnages contemporains inventés de toutes pièces, une histoire qui percute une question sociale, économique et politique, elle, bien réelle.

Le résultat – des plus déjantés – est à la hauteur de la formidable énergie et de l’intelligence de jeu déployées par ces comédiens déjà expérimentés : une sorte de tornade exaltante qui réussit à nous emporter dans un tourbillon de réflexions sur la nature des dettes qu’elles soient morales, financières ou publiques et sur leur destin voué immanquablement à asservir ceux qui n’en démontent pas les mécanismes obscurs, tout en nous faisant littéralement ployer en deux de rire. Quant à la question finale posée par Tom et les comédiens réunis autour de lui, à savoir s’ils se sont acquittés de leur dette ce soir-là vis-à-vis du public aquitain venu (re)découvrir Timon/Titus, la salve d’applaudissements qui a alors éclaté peut tenir lieu de réponse…

Déjà récompensés par le premier prix du prestigieux Festival Impatience, décerné en juin dernier à Paris par les Théâtres réunis du Rond-Point, du Cent-Quatre et de La Colline, les jeunes acteurs du Collectif OS’O trouvent ici, dans leur bastion d’origine du TnBA, la juste confirmation de leur très réel talent.

Yves Kafka

Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la création et à la diffusion de l’OARA.

Photo © Pierre Planchenault

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