FESTIVAL ACTORAL MONTPELLIER : ENTRETIEN AVEC EDITH AZAM

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Edith Azam : tranquille avec son animalité

Actoral, le festival marseillais qui explore les écritures du spectacle contemporain s’est installé pour une semaine à Montpellier, sous l’impulsion de Rodrigo Garcia, directeur du CDN de Montpellier et d’Hubert Colas, directeur artistique d’Actoral.

Une formule en trois partie revient souvent : un·e auteur·e vient lire un extrait de son dernier texte ; un·e danseur·se présente un spectacle court et une équipe propose une performance. Dans les auteur·e·s invité·e·s, Edith Azam fait figure de représentante de la scène performative poétique française. Entretien autour du corps et de la musique, des mots et des sons, du silence.

Inferno : Qu’est ce que vous faites là ?
Edith Azam : Et pourquoi pas ? (rire) C’est très bien que tout s’ouvre.
C’est une responsabilité, je dirais, dont autant le CDN que nous pouvons être fièrs. J’espère que ça va continuer, des projets pareils. Ce que je fais là ? J’essaie d’explorer la parole, la langue, l’écriture : mettre le langage à plat. Je dissocie la langue et le langage : la langue est un outil pour mettre le langage à jour et je pense que c’est très bien d’arrêter de cliver les choses, de les limiter, d’arrêter les lieux proscrits et les lieux privilégiés. Les gens sont curieux, ils sont prêts à se déplacer, il faut leur faire confiance, le désir c’est partout.

Le désir c’est partout. Le plaisir, c’est partout aussi ?
Le plaisir c’est plus… C’est moins… Je crois que c’est d’abord le désir qu’il faut cultiver. Si cela amène l’expérience de la plénitude, de la joie, du plaisir, c’est le résultat de l’expérience. On n’apprend pas assez le désir, à savoir que c’est quelque chose de bon, de sein. On associe ça de suite au désir défendu.
Mais bon, là, il y a du plaisir.
Dans le désir, il y a cette notion de peur qu’il n’y a pas a priori dans le plaisir. Dans le désir, on met sa tête en jeu / en je et quelqu’en soit l’issue, quelqu’en soit l’expérience, on en sort grandi.

A quelle expérience est ce que le spectateur va assister ce soir avec vous ?
Je lirais Caméra*. Au début j’ai été amenée à lire des textes flèches qui sont très vifs, nerveux, tendus. Le corps et la voix sont soumis à une tension nette. On a dit que dans ce cadre-là j’étais performer mais ce n’est pas vrai, parce que je ne sais pas improviser, je ne sais pas faire avec beaucoup de notions comme l’espace par exemple. Là, la lecture est neutre, il n’y a pas d’excès de corps.
Cette écriture m’a posé la question de savoir si j’étais capable d’écrire autrement, quitte à déplaire. J’avais la volonté d’écrire autre chose et d’avoir autre chose que mon corps à mettre en jeu. D’être humain au monde porte et j’avais besoin que la chose intérieure ait autrement accès au monde.
Ce n’est peut-être pas évident d’arriver à lire calmement. Là, quarante minutes, c’est beaucoup. Je m’agace assez vite, mais on ne sait pas ce qu’on tente. Je suis arrivée là, j’ai beaucoup de chance de rencontrer des gens que je trouve fascinants, tout peut s’arrêter du jour au lendemain et bon, on verra bien. Là, il faut prendre. C’est impressionnant d’être là, devant des gens, impressionnant les silences, l’écoute. La seule chose qui est rassurante c’est peut être que dans le silence, c’est notre silence à tous et ça permet d’apaiser. C’est possible un monde silencieux parfois. Calme, à l’écoute et où il y a quelque chose de très collectif.

Tous ces mots pour trouver le silence ?
Oui. Je ne sais pas.
Ce qui me vient à l’esprit, c’est comme la terreur, le cri qu’on ne sait pas pousser. Pour trouver le silence ou pour le partager, dans tous les doutes que le silence dit.
C’est incroyable tout ce qu’on parle dans la vie. Pour dire quoi ? Pour dire permets-moi d’exister. Mais une lecture c’est le partage d’une écriture et une écriture, ça se fait dans le silence. C’est peut-être aussi la seule façon qu’un auteur a de rencontrer les gens et les gens de rencontrer une écriture. Sinon, peut être qu’ils s’en passeraient ?

Vous écrivez dans le silence ?
J’ai toujours une musique. Je mets toujours de la musique. Ca peut être la même chanson, tant que c’est une atmosphère spéciale, ça ne me dérange pas. Quand j’écris, je psalmodie, je me surprends à me balancer.
Je n’ose pas me relire, ça me déçois trop. Comme j’écris à la main, j’écris de plus en plus de droite à gauche, à l’envers, pour ne pas avoir accès à la mémoire visuelle et essayer que la chose qui existe puisse avoir plus de contrôle sur elle-même que ce que le fait d’être l’auteur me permettrait de faire. Je ne sais pas si je comprends tout ce que j’écris au bout du compte ; en tout cas pour les derniers textes.

Est-ce que le fait d’écrire est forcement déceptif ? Dans l’inachèvement, dans l’inaccomplissement, dans l’imperfection ?
Le fait que ce soit inachevable ne me déçois pas, ne me contrarie pas : ce n’est pas vraiment un souci. Je n’y pense pas. Je crois qu’écrire c’est plus grand que moi et encore heureux que je ne puisse pas en faire le tour. La seule chose qui puisse me décevoir, c’est moi. Que je n’arrive pas à faire une place à cette tension qui d’un seul coup peut soulever des plaques. En fait, je crois qu’écrire est un endroit où le verbe (on va dire ça) peut venir sans que la raison prenne le dessus. Et sans non plus que la raison soit complètement estropiée : il faut que les phrases aient une logique. J’aime quand ça me permet d’avoir vraiment accès au langage, sans que ce soit la maitrise de la langue.

Le manuscrit est-il très différent du texte édité ?
Non, je ne pense pas. Sur le manuscrit il y a aussi des vers. Si c’est de la prose, c’est généralement en paquet très serré. Mais je crois qu’en fait, c’est la musique qui règle tout ca, plus que la notion de l’espace. Je n’ai pas vraiment de notion spatiale. Je ne pourrais pas me promener sur la page, je ne suis pas performer. C’est dans la musique que le corps se libère d’un truc.

Est-ce que vous vous dites poétesse, autrice, performeuse, romancière ? Est-ce que c’est une rupture, un passage en douceur de l’un à l’autre, une étape dans votre vie, un aller retour entre la prose et le vers ?
Les livres chez P.O.L. sont les premiers vraiment en prose. En fait, avec les vers, il n’y avait pas besoin de signes forts de ponctuation puisque -pour moi- le vers marque une véritable rupture. Je n’ai trouvé que les deux points pour envoyer des claques. C’est comme ça que je les vis.
Pour l’instant, j’ai peut-être peur ou pas envie de retourner vers des formes en lecture. Il y a plusieurs questions que pose la performance. Est-ce que c’est celui qui crie le plus fort qui est invité ? Où est la justesse ? Je ne veux duper personne, moi y compris. Je peux faire des répétitions de moi-même et me canaliser pour en écrire des nerveux mais je me demande si ce n’est pas bien d’explorer d’autres chemins ?
Je n’ai pas l’impression de réussir dans ce que je fais. Là, pour l’instant, ça me plait d’explorer des formes plus longues. Je n’ose pas montrer ou lire les poèmes que j’écris parce qu’on est trop affilié. Heureusement, depuis que je suis chez P.O.L on ne me dit jamais « tu es écrivain ». Quand on est performer, ça fait moderne, ca fait chouette, mais l’enjeu n’est pas là, on se tire dans les pattes. Et ça fait du bien d’explorer autrement quitte à ce qu’on me dise que ce n’est pas bien. Je n’ai pas de plan articulé dans ma tête. J’écris.

Je suis très heureuse d’avoir écrit pour Hubert Colas. Le champ de l’écriture théâtral me pose beaucoup de questions. C’est une aventure.

J’ai envie de ça aussi.On ne peut pas se ficher totalement de ce que les gens disent. On peut y réfléchir, c’est toujours intéressant, de toute façon. Il y a des remarques qui ont été faites que je trouve juste et qui sont des constats lucides, ni positifs ou négatifs. En tenir compte, non pas par vexation ou pour avoir à montrer quelque chose mais pour s’interroger autrement, je trouve ça joli.

Vous refuser de n’écouter qu’une seule langue ?
De soi à soi, on n’est jamais tranquille, il y a en a toujours trois qui parlent ! On est mille !
La parole c’est la langue du pouvoir et toutes les langues nous assignent. Tu parles comme si, tu as le droit à telle place sociale etc. Je crois qu’on n’apprend pas à faire avec la parole, on est de suite noté. Je crois qu’on apprend peu à faire autre chose avec la langue que de donner des informations, des ordres, des choses très factuelles. On parle aussi beaucoup par peur, moi la première, je ne devrais pas parler autant ! (rire)
Bon, si ce n’était pas la langue, ce serait autre chose. Je ne sais pas.
Quand on est pleinement bien avec l’autre, ça arrive souvent qu’on soit dans la contemplation, tranquille avec son animalité.

La parole sert donc à domestiquer son animalité ?
Je pense. Elle peut nous en libérer aussi, à partir du moment où c’est une arme. Ce n’est pas anodin la parole.
Le geste à l’aventage d’être plus clair. Il y a des manipulateurs partout mais c’est agréable quand on part dans un pays étranger qu’on ne connait pas la langue et qu’on cherche la gare, on écoute tout ce que le monde dit. On sourit, comme un enfant, ça deviendra quelque chose de parler.
On ne sait pas être disponible à l’accueil, à ce qui est trop proche de nous. Peut être aussi qu’on parle trop, qu’il y a trop de mot partout, des choses qui ne veulent plus rien dire. Même dans les journaux. Et ce n’est pas un problème de politique ou de maniement de la langue, c’est un problème que les mots soit des actes. Une parole n’a de sens que si le geste proposé avec est en accord. Je pense qu’on est de plus en plus dans une société où les mots remplissent le vide. Comment faire confiance, il y a une sorte de défiance si ça ne devient plus qu’un outil, un outil du pouvoir.

Est-ce qu’en quittant la violence, le cri, vous vous protégez ?
Je dirais sans doute. Je crois que ce n’est pas si simple. Au départ, je n’avais pas conscience que le fait de faire une lecture c’est être en représentation. Au départ je lisais comme écrire, la chose m’avait brutalisée. L’important était de retrouver la tension avec laquelle j’avais écrit. Il m’a fallu du temps pour comprendre que quand on lit, on est en représentation. Le public, rétroactivement, se dit qu’il a vu, lui, une représentation et je ne sais pas si c’était bien d’être aussi innocente. Parce qu’après il y a des endroits, des zones de vertiges ou de dangers où si je tombe et aussi si l’autre tombe, celui qui écroute, il est seul à tomber.
De toute façon écrire, c’est toujours une chose dont on peut avoir honte. Ce n’est pas moins abrasif.

Pour un journaliste, écrire c’est dit-on planter la plume dans la plaie. N’est ce pas la même chose pour un auteur ?
En tout cas pour l’auteur, la plaie c’est le langage. Pour tout être humain. Mettre à jour le fait qu’on ait la langue. On n’est que de petits êtres humains dotés de parole. Je pense que les animaux ont beaucoup de chose à nous apprendre. On se gargarise de la parole mais, je ne sais pas, comment dire, c’est un fantasme, mais je me suis toujours dit que d’être muette c’est une expérience que j’aimerais tenter. Accueillir le monde en étant toujours sidéré. Abasourdie sans avoir à faire de commentaire. C’est plus grand que ça la vie, que de dire j’aime ou j’aime pas. Qu’est ce qui se passe en moi ? Parce que la langue elle nous code aussi. On est très schématisé : on ne parle pas, on est triste ; on fait la fête on parle, avec de grands rire si c’est une grande fête. On est drôle quand même !

Est-ce que vous avez des attentes avant une lecture publique ?
Non, j’ai des peurs, des doutes sur moi. Une curiosité. Une curiosité à tout, ne serait-ce qu’à l’espace. On se fait toujours une représentation de l’espace et elle est toujours fausse. Ca me terrorise. Une curiosité de savoir combien nous serrons. Est-ce que j’arriverais à dire bonjour correctement. Et au revoir. D’avoir peur que mes lèvres restent collées avec le stress. Les peurs de bafouiller, car de suite j’entends ma voix et ça m’agasse.
La curiosité de savoir quel silence il y aura. C’est dure le bon silence. Quand il y a un bon silence il faudrait qu’on s’arrête là. Quel est l’endroit de rencontre dans une lecture, on ne sait pas finalement ?

Propos recueillis par Bruno Parernot

*Camera, d’Edith Azam, éditions P.O.L. 2015, 12€

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