GAËLLE BOURGES, « LASCAUX »

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Gaëlle Bourges – Lascaux / Le Vivat, Armentières, Festival Vivat la danse! le 21 janvier 2016.

Depuis A mon seul désir (2014) Gaëlle Bourges explore l’histoire de l’art et des hommes (mais surtout des femmes) par la face sensible et intime. Avec Lascaux, la chorégraphe nous entraîne dans les conduits d’un espace fantastique et fantasmé.

Lascaux s’ouvre par une invitation à plonger dans l’obscurité. On ouvre nos « off cells » comme nous y engage une voix surgie du néant, soit les cellules rétiniennes responsables de notre capacité de voir dans le noir, ou plutôt de voir le noir. La voix off distille dans l’épaisseur d’une nuit artificielle des morceaux de récits, ouvre des pans vers le sud profond des Etats-Unis, au détour de l’évocation d’un soutien-gorge préhistorique ou d’une scène de film culte. Le texte charrie des histoires en procédant par feuilletage et collusions, et la grotte se dessine peu à peu comme un écrin de roche abritant rêves et réminiscences.

Quatre performers en chemises de bûcherons accompagnent notre glissement vers ce trou découvert par accident en septembre 1940 par quatre enfants en Dordogne. Comme aux premiers temps du cinéma, ils recréent l’intérieur de la grotte en projetant de beaux jeux de lumière sur des parois de cartons, conférant aux ombres d’une bande d’animaux miniatures en plastique la stature et la majesté des grands panneaux ornementaux d’origine. Leurs noms poétiques se déploient comme une ritournelle enveloppante : le panneau de la Licorne ou de l’Ours noir, le panneau des chevaux Chinois, la frise des cerfs nageant offrent au regard le bestiaire mythique et envoûtant de chefs-d’oeuvre à ciel fermé. Les deux réalités du mot « Lascaux » coexistent alors, la fascination pour le trésor qui y est renfermé et son réalisme de faux-semblant, embrassé par l’esthétique de bricolage, qui rappelle l’exploitation touristique du lieu, déclinée en fac-similés version 2, 3 et bientôt 4.

Dans ce jeu de lanterne magique des collisions se produisent entre les références et les époques, opérant un mélange entre profane et sacré, entre histoire commune et intime. La grotte qui alimente depuis sa découverte toutes sortes d’hypothèses devient toile de projection de fantasmes infinis, le creuset portant en elle l’origine du monde des mondes. Les quatre corps se meuvent dans l’ombre et habitent la pièce comme des présences effacées, tout en danse minimale et chorégraphie esquissée. En position de marionnettistes, ils affleurent par protubérances, portant gilets de fourrure et masques de cervidés. Épousant les contours de certaines figures évoquées, ils orchestrent l’apparition d’images dans cet espace frontal aux parois animées, peuplées et mouvantes qui ouvrent un espace sensible.

On fera un détour par Bataille, son intérêt pour l’espace de la grotte et les liens qui se tissent avec la sexualité, où Lascaux devient espace ouvert vers l’inconscient, vers l’érotisme, et où la voix – toujours elle – dépeint des danses de strip-tease que l’on se figure entre lupanars antiques et clubs contemporains. Par la descente dans ce lieu sombre et mystérieux, Gaëlle Bourges ramène nos positions d’homo sapiens à des sensations pré-historiques, à quelque chose de l’ordre du primitif.

Le festival Vivat la danse ! aura donc commencé dans les profondeurs d’une grotte qui contient tout un monde et abrite en creux les liens pour bâtir un présent. Si Lascaux se mue en espace de repli d’un sacré menacé, attaquée par une multitude de champignons qui rongent ses parois et menacent d’effacement les signes ancestraux, comme autant de lumières vouées à s’éteindre, l’immersion en son sein tend vers un idéal esquissé en guise de fin, celui de recréer un lieu de communion, qui pousserait, lui, vers la lumière. « ll faut repeindre nos parois internes. Maintenant. Créer de nouvelles images. Puis nous abandonner » nous susurre t-on enfin. Nous abandonner oui, à un vrai beau voyage.

Marie Pons


photo © Pepita Wald

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