JAN FABRE, « DRUGS KEPT ME ALIVE », THEÂTRE DE LA BASTILLE

Drugs_kept_me_alive Wonge_Bergmann

Jan Fabre, Drugs kept me alive, Théâtre de la bastille du 15 au 19 mars.

Le théâtre de la Bastille présente jusqu’au 23 mars trois solos écrits et chorégraphiés par Jan Fabre pour ses danseurs fétiches à qui il rend hommage.

« AM I SICK ? » : cette question surtitrée en lettres majuscules comme une peine capitale, jalonne la performance d’Antony Rizzi. Par cette rengaine obsédante, le danseur, atteint du VIH, se rappelle qu’il est en sursis, comme nous tous d’ailleurs. Ecrit en 2012 pour Antony Rizzi que l’on avait déjà vu apparaître dans Histoire des Larmes et Orgy of Tolerance, Drugs kept me Alive est le solo d’un corps dans la tourmente, qui avale des drogues pour se remplir, se substancier, donner justement corps à ce qui s’apprête à flancher.

A la fois légère et grave, la mise en scène de Jan Fabre révèle une solitude ontologique – celle d’un humain trop humain, face à la mort dont il attend la sentence et à la maladie qui imprime sa marque dans son corps contaminé. Sur le plateau, des fioles alignées se dressent comme des remparts, tandis qu’au centre, le performeur, mutin et innocent, couvert d’un grand bonnet blanc, s’amuse parmi ces bocaux remplis de poudre magique. Tantôt, il joue avec de l’eau savonneuse, formant dans un souffle des membranes transparentes, comme des frontières éphémères. Tantôt, il teste toute sorte de drogues, creusant alors la distance entre lui (dans un état apocalyptique) et le public que l’on imagine sobre.

Et sous l’effet des synergies chimiques, Antony Rizzi entame une danse organique. Il se contorsionne, se plie, rampe. On dirait un iguane, quand, allongé sur le sol, les yeux exorbités, la gueule ouverte, le danseur trace avec sa langue pointue des circonvolutions dans l’air. La musique ici est annexe, elle précède et s’efface devant le mouvement. L’impulsion primaire surgit des substances illicites qui secouent et secourent le corps : kétamine, héroïne, cocaïne, amphétamine, tout y passe. Avec finesse, le performeur danse des paysages mentaux, en formulant l’abandon extrême avec une absolue maîtrise. Le corps se fait terrain de jeu, lieu d’expérimentation radicale, champ de lutte entre des forces contradictoires.

La majesté de la représentation nait ici du désastre programmé, de la condamnation du danseur, étoile noire et éclatante qui laisse une dernière trace filante. Hommage vibrant à la fragilité et la beauté de l’existence humaine, Drugs kept me alive renvoie ainsi à ce que Georges Bataille écrivait dans La Littérature et le mal en ces termes : « Je crois que l’homme est nécessairement dressé contre lui même et qu’il ne peut se reconnaître et qu’il ne peut s’aimer jusqu’au bout, s’il n’est pas l’objet d’une condamnation ».

Lou Villand

Photo Wonge Bergmann

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