MARTEN SPANGBERG, « NATTEN », KUNSTENFESTIVAL BRUXELLES

Marten Spangberg Natten--AnneVanAerschotRHoK-13
Envoyée spéciale à Bruxelles.
Mårten Spångberg – Natten, Brigittines dans le cadre de Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles – 13 – 14 mai 2016.

Rendez-vous est donné au cœur de la nuit. Les portes de l’ancienne chapelle des Brigittines s’ouvrent sur un paysage halluciné, sous la lumière basse et tamisée qui semble émaner des matières mêmes, lourde déjà de tout ce que cette pluie, invisible mais tellement présente dans l’environnement sonore, emporte comme charge imaginaire. Les spectateurs pressent le pas, se blottissent contre les murs, des couvertures chaleureuses les accueillent, prêtes à les envelopper, autant de plis d’un espace instable, mouvant, dont les limites se dilatent, poreuses, à même de prendre en charge l’indétermination du monde. Des éclairs semblent lécher les parois, des monolithes noirs percent du sol, des cordages, amarres drues, aux nœuds à l’aspect organique, descendent des hauteurs. Des tissus frémissent en vagues ou nuages à l’éclat doré, opaque. Des feux de camp comme en attente d’être allumés marquent autant de foyers d’hospitalité où les danseurs accumulent des provisions pour cette longue nuit. Bercée par une atmosphère d’énigme, la traversée peut commencer.

Espacer le temps. Mårten Spångberg travaille l’intervalle, l’espacement, investit la nuit, la déploie, la met en partage, laisse à entendre, saisir, gouter toute la richesse de ses nuances.

Les lignes qui suivent ne peuvent être écrites qu’à la première personne du singulier, tant l’expérience de Natten est intime, puissante, saisit des pans enfouis de soi, filtre à travers des moments d’absence, résonne dans le sommeil, attise l’effervescence fébrile, mène loin sur des chemins escarpés des géographies finement enchevêtrées. Ce qui reste de ses joies secrètes se dépose dans le corps.

La danse est là, respiration continue, profonde, atténuée derrière le plan de la représentation.
La joie aussi, ce lent débordement, nourrie par la certitude que cette danse de nuit est à même de réveiller autant de sensations diffuses et terriblement précises, approche l’innommable, évoque sans les figer et potentialise des choses très fines, subtiles, impondérables.

La pluie qui tombe sur la bande sonore, la douceur inattendue du contact avec les dalles qu’on imaginait glacées des Brigittines, la lumière enveloppante aux nuances denses et chaleureuses, tout dans cet environnement nocturne conforte le sentiment d’être à l’abri. Les résistances lâchent, les barrières cèdent, intérieur et extérieur tendent à se confondre dans ce pli de l’espace-temps qui promet de s’ouvrir.

Un danseur s’empare de clochettes, il sonne longuement l’embarquement.
L’obscurité s’installe par vagues, procède d’un ample mouvement de recouvrement. Une lente avancée s’enclenche, les pas se posent à l’unisson, précautionneux, hypnotiques, qui semblent s’enfoncer dans le sol à la texture feutrée. La lumière baisse imperceptiblement et soudain je ne distingue plus les visages – danseurs et spectateurs tendent à se fondre dans le paysage, masses, contours, respirations. Une corne de brume retentit au loin charriant l’appel des grands espaces. La ligne se défait et se reforme, l’avancée reprend au même endroit, da capo, mais un palier a été franchit. A chaque pas la sensation se précise d’un champ magnétique qui rétrécit et s’intensifie par cette lente approche. Chaque nouveau passage espace encore un peu le temps, épaissit l’obscurité, révèle les qualités tactiles de l’espace, avive l’attention à une porosité du monde. La nuit dramatise nos instincts, nous éveille au vacarme silencieux d’une vie qui grouille et s’épand. En contrechamp de cette marée montante, deux danseurs sont pris dans de lentes révolutions. Le rythme des éclairs qui effleurent la peau des murs s’accélère, devient pressant, alors qu’une deuxième projection, dans les hauteurs de l’abside, élève et précipite sa fumée, telle une offrande qui charge, pèse, accable et soulage, remplit l’espace d’une sensation incongrue, brasier et chute liquide, dans un délitement de la matière sans cesse recommencé.

La corne de brume se fraie à nouveau un chemin dans les imaginaires, annonce un nouveau changement de configuration : assis en ronde, les danseurs se tiennent la main, deux par deux. La lumière monte un peu. Ou peut-être que les yeux commencent à s’habituer à l’obscurité ? A partir du nœud de la main, les bras s’ouvrent largement, prennent appuis dans l’air, dans une sensation insensée de lévitation. Les danseurs se sont délestés de toute apparence humaine, s’effacent derrière des jeux d’attraction et d’espacements. Chaque figure symbiotique gonfle selon son propre rythme, évoquant des signes astrologiques, un bestiaire halluciné, des éléments de la statuaire baroque, les mille visages de la nuit. Des détails apparaissent saillants, tels ces doigts collés aux griffes noires, monstrueuses, entretenant des correspondances formelles avec les pointes, stèles aux géométries abstraites clairsemées dans le paysage. La danse se déploie en tant que continuité pulsatile, au delà des distinctions humain, végétal, minéral – prolifération organique et présence en chaque instant, dans chaque direction, déclinée au niveau infra – moléculaire, diffuse, contagieuse. Nous l’absorbons par les pores mêmes de notre peau. Le temps continue à se dilater. Dans l’espacement, des territoires sensibles d’une richesse infinie se laissent entrevoir. La corne de brume sonne la fin de cette lente introduction – réveil de l’espace et d’une toute autre attention aux choses. La fumée s’instille dans la nef. Les danseurs veillent au cœur de la nuit.

Mårten Spångberg a le savoir de la continuité et de la césure. Le temps devient cassant. Natten a plusieurs rythmes. Après cette première plongée qui nous donne le gout de l’abime, retour à la surface. Une danse rapide et vertueuse, éruption volontariste d’une mécanique trop maitrisée, me ramène à ma place de spectatrice. Dans un premier temps, je la vis comme une frustration – un appauvrissement de l’expérience. Au fil de ses multiples récurrences, tout au long de la nuit, je vais apprendre à apprécier son énergie légère, pneumatique, bourrasque et appel d’air frais qui redistribue le poids silencieux des zones d’ombre. Intriguée par les petits bouts de papier que les interprètes portent dans leurs mains, je vais l’appeler la danse des messagers, sans pour autant essayer de pousser plus loin la métaphore vers une lecture narrative, interpellée par sa puissance d’adresse. Je vais me laisser prendre au jeu de cette synthèse, chaque nouvelle fois encore plus fine, de la séduction et de l’abstraction. Je serai de plus en plus sensible à son invitation, discrète ou brutale, explicite, comme une stimulation du désir de prendre l’espace, de se mettre en mouvement à son tour. Avant que la pluie n’emporte tout, réinstaurant un régime météorologique, sans mémoire, pur présent des sensations dans le repli. Entre-temps, la nuit travaille à d’autres niveaux : un danseur trimballe de lourds sacs informes, autant de provisions mystérieuses qui nourrissent souterrainement la création.

Natten avance par recouvrements et strates successifs. D’un palier à un autre, le mouvement s’enclenche en spirale, qui dégage dans les blocs d’affects des cartographies de plus en plus précises. Comme absents à eux mêmes, les danseurs semblent désormais pris dans un devenir de tourbières vénéneuses. Des incantations telluriques parcourent ces paysages dangereusement mouvants. Les doigts s’écartent comme des dendrites. La danse retrouve son régime de prolifération infra-moléculaire. Reptilienne, prise ensuite, après un nouveau passage des messagers, dans une immobilité statuaire, pur tremblement intérieur sous la charge des infra-basses, dans un face à face impossible qui fait remonter les angoisses les plus sombres d’une mémoire collective que je ne savais pas à tel point mienne, cette danse tend vers un horizon qui ravale toutes les images. Bercée par la pluie, dans l’obscurité la plus profonde, elle attise la promesse indéfiniment retardée d’un orgasme multiple remontant des différents foyers de l’espace secrètement désirant. Enfin, il y aurait énormément à dire sur ce voyage halluciné, sur des chemins intimes, Going home, encore et encore, porté par les inflexions fragiles d’une musique venue des terres boréales, que j’ai vécu comme un moment de grâce. La pluie le sait, qui revient une dernière fois dans un halo de lumière exubérante et subversive sur les accords de Purple Rain.

Les messagers sont à nouveau là, leur danse laisse résonner des échos de la Substance, but in English ou encore The Internet, créations antérieures de Mårten Spångberg. La fatigue est joyeuse. La dernière heure, alors que le jour se lève et que les puissances de la nuit commencent à se résorber, retrouve une qualité de temps plus familière, persiste et s’entête à nous convaincre d’éprouver nos forces motrices bientôt retrouvées comme autant de gestes d’une danse imminente.

Smaranda Olcèse,
à Bruxelles

Photo Anne Van Aerschot

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