« IL Y A UNE AUTRE FIN DU MONDE POSSIBLE » : ENTRETIEN AVEC THEO MERCIER

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Théo Mercier – The Thrill Is Gone – MAC, Marseille – 28 septembre 2016 – 29 janvier 2017

Exposé au [mac] – Musée d’art contemporain de Marseille et parrain de la 16ème édition du Festival Actoral, Théo Mercier, plasticien et metteur en scène, présentera cet automne à Marseille un ensemble de productions mêlant arts visuels, musique et performance

Inferno : Lors de la visite de « The Thrill Is Gone » le regardeur est confronté à des objets en équilibre, des objets sur le point de chuter. Pourrait-on commencer par parler de ce chemin semé de dangers que vous voulez proposer lors de l’exposition ?

Théo Mercier : À travers ces objets, j’érige en monuments la défaite, la précarité de l’instant et de la beauté…le moment ou tout bascule. L’ensemble de ce travail parle de la chute et des fins possibles… Le moment où l’on rentre dans l’histoire ou où l’on tombe dans l’oubli. L’exposition retraverse les civilisations disparues et celles qui vont disparaitre : elle dessine un paysage d’objets détenant en eux leurs fins et notre obsolescence.
Ces colonnes sont aussi des dangers, des pièges, des mises en garde, elles inventent un rapport de péril entre le spectateur et l’œuvre, une tension. Ce parallèle entre condition de l’objet et condition de l’humain est très palpable dans l’ensemble de l’exposition.

Inferno : Que représentent les pièces « Goodyear », pour vous, sont-elles l’exemple de ces traces concrètes que va laisser notre civilisation derrière elle ?

L’ensemble des pneus forment une sorte de calendrier de nos meilleures années d’humanité. Ce sont des médaillons, des roues du temps pouvant, au contraire de celui-ci, aller en avant comme en arrière, dans le futur comme dans le passé. Ces allers-retours dans le temps sont très fréquents dans mon travail.
Cette série questionne aussi la trace, celle que l’on veut protéger comme celle que l’on veut effacer : notre empreinte carbone ou encore les murs d’une grotte pariétale. C’est amusant d’ailleurs de constater que les traces inscrites dans le pneu sont elles-mêmes nommées sculptures.
Le pneu c’est aussi un objet évocateur de la fin du monde, des black blocks, de la séquestration des grands patrons.

Inferno : Comment faites-vous pour réunir des objets qui, a priori, n’ont aucun rapport entre eux ?

Théo Mercier : Je remonte à chaque fois la généalogie de l’objet. Chaque objet est inspiré par des gestes plus ancestraux. Je pars d’un cœur d’une ammonite, d’un fossile, pour arriver jusqu’aux sculptures d’un pneu en caoutchouc. Le plus grand designer est la nature, la fabrication humaine ne fait que reproduire ses schémas. Et pour le reste, c’est mon secret.

Inferno : Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’idée de fin du monde ou fin des civilisations ?

Théo Mercier : Qu’est-ce que je vais devenir ? Que reste-t-il quand tout s’arrête ? Quelle nouvelle histoire racontent les vestiges ? Le but étant de faire travailler le dialogue entre la conservation et l’actualité, entre la condition de l’objet et celle de l’humain qui est derrière.
Avec ces tas d’objets empilés, de masques agrégés, le danger est autant du côté de la pièce qui peut tomber que du côté du spectateur.

Inferno : À quoi sert le socle dans le cadre d’une exposition, est-ce grâce à sa présence que l’aura de l’œuvre peut émaner ?

Théo Mercier : L’artiste a ce pouvoir de magicien, le musée a lui aussi ce pouvoir. Les masques africains, objets fabriqués artisanalement à la chaine, vidés de leur usage et de leur sens, qui racontent le grand pillage organisé de l’Afrique par l’Occident, et les ranges CD, tours obsolètes vouées à disparaitre, tous ces objets sont aujourd’hui complètement reniés, vidés, dépassés. Ils inondent nos vies et ne peuvent cependant plus exister dans « le vrai monde ». Seul l’artiste a ce pouvoir de ressusciter l’objet et de le faire accéder au nirvana du musée. Le musée, en soi, est un socle géant. Par exemple, le tas de masques brisé ne peut exister qu’au musée ; il ne serait sinon qu’un tas de rebus. Dans le cas de la skyline de range CD c’est le musée qui fait que nous sommes face à un paysage de ville et non pas un inventaire d’objets rejetés.

Inferno : Comment travaillez-vous autour d’un objet, est-ce purement intuitif ?

Théo Mercier : C’est quelque chose du domaine de la rencontre. Je regarde beaucoup de choses, je suis aussi un promeneur. Le travail d’écriture vient après, quand j’ai réussi à réunir un ensemble d’objets suffisamment intelligents. J’ai besoin d’appréhender la chaleur, l’aura d’une chose. Ce sont des rencontres sensuelles…mais je ne couche jamais avec les objets.

Inferno : Quelles sont les lectures qui vous ont influencé pour cette exposition ?

Théo Mercier : Il y a la série de revues « Chef d’œuvre de l’art » chez Hachette. Ces magazines datent des années 70, chaque numéro a pour thème une civilisation et ses arts. Je les ai tous. C’est une source iconographique très intéressante. Ce qui m’a interpelé à leur lecture, c’est que les premières de couverture se composent comme des énigmes visuelles, ou des sortes de rébus. À chaque fois des figures humaines et des bouts d’architecture sont mis en dialogue. C’est devenu une sorte de toile de fond pour les sculptures. C’est comme invoquer des grands fantômes de civilisation.
Quant à mes lectures personnelles, je lis beaucoup de récits de voyageurs, de grandes conquêtes, ou encore Hérodote et les histoires qui traitent de rencontres de sociétés souvent violentes…Mais je lis aussi beaucoup de romans contemporains et de littérature américaine. Récemment, j’ai lu le roman du jeune écrivain Thomas De Visme, cette grande fresque m’a captivée du début à la fin. Pour ce premier roman l’auteur a véritablement inventé un monde avec une précision très inventive. Je vous le conseille vivement, le livre s’appelle Corail et vous pouvez le commander en contactant directement l’auteur via son site http://thomas-devisme.fr

Propos recueillis par Quentin Margne.

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Visuels œuvres de l’exposition The Thrill Is Gone de Théo MERCIER- Légende : Sans titre 2016 courtesy BUGADA & CARGNEL, Paris © Théo MERCIER & Erwan FICHOU / ADAGP, Paris, 2016

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