EXTRA BALL, CENTRE CULTUREL SUISSE

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Extra Ball – Centre Culturel Suisse – 7 – 10 septembre 2016

Avec des créations et des premières françaises, Extra Ball met la rentrée parisienne à l’heure helvète, faisant la belle part aux propositions hybrides et aux découvertes en tous genres.

Investi par Simone Aughterlony et Michael Günzburger, l’espace sous la verrière du Centre Culturel Suisse prend des allures de loft new-yorkais. Au sol, un carré blanc rappelle les pièces minimalistes de Carl André. La référence n’est pas innocente, ni accidentelle. Jackson Pollock et ses drippings éjaculatoires, Yves Klein, son pigment bleu et ses anthropométries, Michel Journiac et ses prises de sang sont convoqués méthodiquement, avec application, par Simone Aughterlony, qui orchestre un troublant rituel d’expiation du machisme de l’art contemporain. Un geste à la fois net et anodin nous interroge à plusieurs reprises : avant chaque nouvelle action, la performeuse s’induit le corps d’une pommade que sa peau nue peine parfois à absorber complètement. Ce geste permet à l’artiste de fixer elle-même sous forme de traces sa présence sur le support au départ immaculé. Il permet à la poussière fine, aux cendres et pigments de mieux adhérer, dans un mouvement d’appropriation épidermique. Il nettoie enfin et semble protéger. Ce n’est que lentement que le renvoi à Joseph Beuys et à son travail avec la graisse animale devient explicite. Dirty Vestiges opère ainsi sur plusieurs axes temporels : le présent fascinant, repoussant, irrévocable de l’acte performatif est pris dans une trame circulaire qui rappelle avec insistance, inexorablement, la place occupée par les figures tutélaires masculines dans l’histoire officielle de l’art contemporain. Les flammes qui s’emparent, avides, d’une grande feuille soustraite ainsi à la symétrie autosuffisante, complète et enfermée sur soi du carré au sol, font penser à un autodafé de ses toiles par John Baldessari, dans son Cremation Project (1970). Pourtant, l’irruption de l’élément naturel dans l’espace d’exposition finit par nous entrainer dans une dynamique apotropaïque, réparatrice, qui sacrifie aux artistes femmes encore souvent passées sous silence.

La création très attendue de Julia Perazzini explore justement les zones d’ombre, les non-dits, ce qui transpire entre les mots, ce qui résiste dans le silence mutin des femmes ou dans leur rire de convenance dans des interviews télévisés. L’artiste déjà remarquée à son passage au Centre Culturel Suisse en 2012 avec le deuxième volet de sa tétralogie d’auto-mise en scène qui confrontait les figures de Marilyn Monroe et de Cindy Sherman, Hey, …it’s cold here ! poursuit ses recherches sur l’identité féminine, sur les représentations et le regard qui la façonnent de manière plus ou moins brutale, insidieuse ou autoritaire. Avec Holes & Hills, le paysage est mouvant, quelque chose reste toujours en deçà, hors d’atteinte. Julia Perazzini met en place un dispositif frontal, sans échappatoire possible, pourtant la place qu’elle ménage au contre-champ est énorme. C’est là, dans le silence chargé ou dans la rumeur du divertissement télévisuel, que les questions inquisitrices, véhiculant des sous-entendus ou les commentaires d’une vulgarité affligeante s’énoncent, répandent de leur angle aveugle des poncifs grossiers du sens commun. Les voix incarnées par Julia Perazzini se multiplient, les accents sont à tour de rôle enjoués, hautains, chétifs, les mots trahissent l’agacement, l’emportement ou la lassitude. De Marguerite Duras, qui renverse l’interrogation du journaliste qui êtes vous, vous qui me demandez ?, à Milla Jovovich qui finit par envoyer valser la crasse machiste d’un dispositif de plateau télé, la performeuse opère des glissements subtils, entretisse et met en résonance autant de singularités, sonde l’intensité des solitudes d’autant de femmes qui assument leur vocation artistique et s’impliquent pleinement dans leurs actes de création.

Smaranda Olcèse

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Images: Simone Aughterlony & Michael Günzburger © Simon Letellier / Photo : Michael Günzburger
Holes and Hills• Crédits : Simon Letellier

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