AU CUVIER, GEORGES APPAIX FAIT DANSER LES MOTS ET PARLER LES CORPS

Vers un protocole de conversation ? La Liseuse / Georges Appaix ; Le Cuvier CDC Centre de Développement Chorégraphique d’Aquitaine Artigues-Près-Bordeaux, en partenariat avec le TnBA ; les 9 et 10 mars 2017

Georges Appaix fait danser les mots et parler les corps

Si naguère le protocole compassionnel d’Hervé Guibert nous entraînait sur les rives d’un combat jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce protocole de conversation est orienté lui vers les contrées souriantes et légères de la vie devant soi. Georges Appaix, doux géant aux dons de chorégraphe et à l’inspiration hors normes, se livre à cœur joie dans une nouvelle aventure propre à stimuler son imaginaire débordant. L’objet de son ravissement présent ? Inventer un duo improbable réunissant sur un plateau quasi désert – si ce n’est la soufflerie de ventilateurs faisant virevolter des feuilles de couleur au rythme des mots qui s’envolent – un gentil bellâtre italien (interprété remarquablement par Alessandro Bernardeschi) et une danseuse muette, du moins autant que la fille de Géronte pouvait l’être, au sourire étrangement figé (superbe Mélanie Venino au « corps-forme » habité).

Les deux interprètes s’adonnent à un savoureux jeu de chassés-croisés où le flot de paroles de l’un (« Fluxus de souvenirs qui flottent dans ma tête comme des naufragés… ») trouve écho dans la geste du corps de l’autre, pris et dépris chacun dans une conversation à élans rompus. Ce jeu, tout sauf innocent, se déroulant sous le regard goguenard du maître chorégraphe qui n’hésite pas à délaisser à plusieurs reprises son bureau – dont la taille, minuscule, fait ressortir par contraste son imposante stature – placé à l’une des extrémités de la scène, pour s’inviter dans la danse en esquissant plusieurs pas endiablés ou encore en jouant des rythmes effrénés, guitare en main.

Que la fête commence ! Celle du langage qui va dévider les liés et déliés d’un badinage à l’inspiration hétéroclite (tous les sujets traverseront l’homme sans qualités, de l’utilité des autoroutes à l’effet papillon, en passant par un président nommé Trump apparu dans un mauvais rêve) visant à capter l’attention de la belle qui « connaît toutes les langues sans en choisir aucune », mais aussi celle du corps de la danseuse qui joue de toutes les ressources de sa gestuelle investie pour s’accorder ou/et se désaccorder de la partition verbale offerte comme un bouquet de mariage par son partenaire-prétendant.

De ce face à face facétieux, on ressort, légers, infiniment légers. Comme si, durant cette heure privilégiée vécue à l’abri de la cacophonie des rodomontades d’un prétendant-président dont « la vérité est tailleur », l’on avait effleuré du doigt l’insoutenable légèreté de l’être parlant en lien avec la densité aérienne du corps mis en transe dans une conversation entre deux lieux (la parole et le corps) dont l’incomplétude réciproque crée la dynamique de ce délicieux échange.

Et si dans cette forme artistique de « haut vol » – la nature de celui-ci le mettant à l’abri de tous soupçons concernant le délit de détournement de fonds publics ; subsides qui, de plus, ont la fâcheuse tendance à déserter actuellement la création artistique, ainsi au Cuvier d’Artigues-Près-Bordeaux, où a lieu la représentation) – rien a priori n’invite à prendre au sérieux le contenu (hilarante scène d’un rébus d’objets où se côtoient, autour de la banale couleur de couverture d’un livre, des associations libres allant de la période bleue de Picasso au bleu d’Yves Klein, et autour d’une paire d’escarpins, l’évocation de la jalousie de Dora Maar, l’amante du peintre), il ne faudrait pas s’aventurer trop loin dans cette interprétation.

En effet, dans les plis de la légèreté apparente de cette forme où chorégraphie et théâtre conversent à l’unisson pour livrer un délicieux badinage contemporain, se love le mystère de ce qui nous fait parler et bouger, dire et se mouvoir, être parlant et corps parlé (ou l’inverse, comme il vous plaira), en un mot, de ce qui nous fait… pleinement humain !

Yves Kafka

(Crédit photo : © Elian Bachini)

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